dimanche 15 mai 2022

Chroniques guyanaises, partie 3 : La route

Chroniques guyanaises

Partie 3 : La route





10 mai 2022

 Guyane, chez Marie-Anne, quinzième matin


5h30. Lever de forêt spectaculaire. Les nuages se déchirent en bleu au-dessus des arbres. Un criquet hurle de joie. Le sol est mouillé, il a plu, je ne m’en souviens pas. Les six chiens m’assaillent d’amour.

J’ai le ventre en vrac.

 

Hier, on a passé une mauvaise journée.

Je me lève de ma première nuit en hamac sur la terrasse du carbet. Merci Marie-Anne pour la couverture, une pluie de dingue est tombée vers 5h et j’ai pu m’enrouler comme un nem heureux.

Impossible de dormir dehors en hamac. Sinon il faut essorer le hamac avec toi dedans le matin. En fait, Lénaïc m’explique que tu dois tendre une bâche au-dessus.

Je rate mon réveil de la forêt, je n’arrive pas à écrire.

Tout le monde est un peu pâteux, la petite a vomi trois fois ce matin, ou cette nuit.

Marie-Anne râle contre son garagiste, qui ne lui pas ramené sa voiture, sans, elle ne peut plus rien faire.

On doit aller à Cayenne ce matin, puis partir pour St-Georges, 3h au moins de route.

Dans l’état des troupes, ce n’est pas possible, il faut se rendre à l’évidence. Odile propose de rester encore ici ce soir, tout le monde est soulagé.

Avant de partir à Cayenne, c’est tendu, on n’est pas d’accord, on est fatigué, on s’interprète mal les uns les autres, on a perdu la fluidité qu’on pouvait avoir tous les quatre, je suis frustrée parce que je n’ai pas pu écrire mes deux heures du matin.

J’ai le sentiment de céder envers et contre moi. Je suis encore plus frustrée.

On part, dans la voiture, j’écoute de la musique au casque, j’ai besoin de m’isoler sous peine de craquer.

On arrive à l’Alliance Française, lieu du rendez-vous. Il y des grandes grilles blanches, pas très engageantes. 

En face, le monument aux morts de la guerre 14-18, croyez-le ou non, un énorme coq sculpté le surplombe.

Peut-être un espion de Leurs Majestés ?

Je suis poursuivie par les gallinacés. Ou je deviens parano.

Je monte avec eux pour aller aux toilettes, ici, t’as beau transpirer comme un bœuf, tu dois tout le temps pisser.

Odile allaite la petite dans la salle d’attente, le directeur est surpris.

Je pars avec la petite en poussette dans les rues défoncées de Cayenne. Sans mentir les trottoirs font 6 m de haut, il y a au moins 28 marches à l’entrée de chaque magasin, mieux vaut ne pas être handicapé à Cayenne. 

Je suis morose, la petite est groggy, je marche sans conviction à l’ombre des auvents des magasins. De temps en temps, j’entre chez Pimkie ou chez Obaibi pour profiter de la clim. 

J’achète du wax pas cher du tout, ce qui m’épuise, il y a trop de choix.

J’escalade en haletant je ne sais quelle rue pour atteindre la célèbre place des Palmistes et je roule très peu vite jusqu’au non moins célèbre café des Palmistes. Je m’avachi sur la terrasse, la petite est hagarde. Je commande un jus de coupoissou. 5 €. Je ressemble à une vieille loque frisée. Je le vois dans les yeux de la serveuse.

Le jus arrive avec plein de glaçons, au moins cinq, je déteste les glaçons même dans le pastis et je déteste encore plus le principe de gonfler le volume des boissons avec des glaçons. Je fais boire la petite, j’essaie de lui faire manger une banane. Bof. Elle demande à descendre de la poussette. 

La terrasse est sécurisée, il y une rambarde, je la pose au sol, j’appelle mon amoureux avant de craquer. Au téléphone, je la vois bien, assise contre la rambarde. Je suis en train de dire un truc important à mon amoureux, quand j’aperçois derrière le dos de la petite, sur le bois, une flaque de caca liquide qui grandit, je regarde plus haut, le geyser sort dans le dos à l’arrière de la couche.

Je raccroche précipitamment, j’ai déjà vécu cette situation à plusieurs reprises il y a longtemps mais c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Dans cette situation, il faut rester calme et agir vite.

Je la saisis par le haut, je la change dans la poussette, j’en mets partout impossible de faire autrement, j’utilise des kilos de lingettes, heureusement Odile m’a donné de quoi, la petite est toute nue, le caca est contenu, la couche et les vêtements imbibés gisent sur le sol, du coin de l’œil je vois la flaque qui me nargue, heureusement il n’y a personne à côté. Ses parents arrivent sur ces entrefaites. Ils rigolent, moi pas du tout, Lénaïc voit la flaque. « C’est quoi ? » « C’est le caca de ta fille ». Je lui jette le paquet de lingettes et je cours me laver les mains. J’en ai marre.

On quitte le café branché. Odile s’ achète un short en wax, moi ça ne me va pas du tout. Et aussi un turban créole en madras avec un nœud pour la petite. Elle est craquante.

Purée, il y a plus de moustiques à Cayenne que n’importe où en Guyane, je me gratte, je me gratte, ça m’énerve.

On rejoint Lénaïc dans un restaurant chinois. Tous les serveurs sont masqués, il y a un monde fou, on est entassé, du bruit, du bruit, du bruit. Par facilité, je commande la même chose qu’Odile, une petite soupe crevette.

C’est bon et pas trop consistant. Je ne dis rien. Je sors fumer sous le cagnard. La pluie nous soulagerait mais elle ne vient pas. Je rappelle mon amoureux. Un créole passe, pantalon noir, veste en jean sur chemise, chapeau avec étoile de sheriff, chaussures blanc immaculé. Sur son dos un sac en tissu Bob Marley. Peace.

Il y a beaucoup de créoles à Cayenne. C’est tout ce que je peux dire.

On file jusqu’à la voiture. Le coq sur le monument aux morts me demande si je passe un bonne journée.

Putain non je lui réponds.

Il fait 36° dans l’habitacle.

On va chez Carrefour, la petite hurle en voiture, ce qui n’arrive jamais. Je la prends sur mes genoux à l’arrière.

Au supermarché, il fait frais, on achète des pots de pâte de piment, force maximum, des cubis de rhum, je prends un paquet de tuc pour la petite, sous le regard réprobateur de sa mère. C’est de leur faute, ils m’appellent Tata Tuc. Avec Odile, on trouve des chouette t-shirt dans une boutique, il y a un avec un caïman qui dit « je peux pas j’ai Guyane », on se détend un peu. On achète des cadeaux à ramener, ça sent la fin.

On sort, sous la voiture, une flaque bizarre. Est-ce la journée mondiale de la flaque ? 

Isana, toi qui sait, dis-le-moi ?

J’essaie de retirer de l’argent, le distributeur est vide, par contre je peux consulter mon compte, c’est un Crédit Mutuel. Bof. Faut que je fasse un virement. J’ai oublié que c’était le jour de la Caf il y a peu, les distributeurs sont vides.

On part, malgré la flaque sous la voiture. On passe la rivière de Cayenne, la petite s’endort sur le pont. Je me dis que la civilisation m’emmerde.

On tourne sur la route de Carapa, on achète du miel crémeux. Odile a mal au ventre. C’est une pandémie.

On court en roulant se réfugier dans la maison de Marie-Anne.

On respire. Tout le monde s’apaise. Chacun s’en va vaquer à ses occupations. 

Je me baigne, j’écris trois heures au bord de la piscine. Enfin.

J’appelle mon amoureux pour lui dire que ça va mieux. J’emballe mes achats dans ma valise. Je range, je sors de mon sac à dos, un paquet de feuille, des notes pour un futur spectacle que je dois écrire pour Estelle. Je les ai amenées, parce qu’au retour j’enchaine là-dessus et je pensais y travailler, ce que je n’ai pas fait.

Le bas des feuilles a pris l’eau, de l’eau venue d’où, mystère, le sac est étanche, l’encre a coulé, certaines parties sont illisibles. Oups, j’aurais dû faire une copie et les emballer dans une pochette plastique comme le veut la règle guyanaise…

Je prépare mon sac pour mes trois derniers jours à Saint-Georges.

J’ose boire une bière, mon ventre va mieux.

On mange, riz et poisson au beurre, ça change de l’huile. L’ambiance s’améliore.

Odile monte coucher la petite. 

Avec Lénaïc, on discute puis, au détour d’une phrase, on s’engueule comme des amis peuvent le faire. A propos de ce matin et de tout et de rien. C’est la première fois depuis qu’on se connaît. Le ton monte, Odile redescend, calme le jeu. Je pleure des flaques, le trop-plein sort. Une heure plus tard, tout est dit, on se réconcilie. 

Comment ne pas s’engueuler quand on fait un tel voyage ?  C’est la moindre des choses.

Je me couche dans le hamac, je me berce et je m’endors.

 

11 mai 2022

Brésil, Vila Victoria, seizième matin

 

5h. Il fait nuit sur la mangrove, il pleut doucement.

Les coqs s’échangent les dernières nouvelles de l’Oyapock. Une grosse fourmi me marche sur le pied. Aïe.

Je bois mon premier café depuis trois jours, est-ce raisonnable ?

J’ai deux heures devant moi avant que tout le monde se réveille. C’est peu. Je suis en retard pour rendre mon texte pour Cultures Sauvages. Ce matin, je garde la petite, je n’aurai pas le temps d’écrire.

J’ai mal dormi dans mon hamac rose, moustiquaire jaune, très joli. Une bête bruyante et non identifiée est montée sur la terrasse cette nuit. Un loup a hurlé dans l’obscurité. Non, il n’y a pas de loup ici, ça doit être un chien. Je flippe. J’allume la lumière et je m’enroule dans une couverture polaire. La bête part, enfin je crois. Je finis par me rendormir.

J’arrive au bout de ce marathon d’écriture, j’en suis à 4h par jour, les touches du clavier glissent sous mes doigts, les lettres font des mots emmêlés. Je suis épuisée, j’arrive au bout du voyage, j’arrive au bout de moi-même. Tout m’échappe.

 

Hier, on a pris la route jusqu’à Saint-Georges de l’Oyapock

Deuxième nuit en hamac, ce sera comme ça jusqu’à la fin du séjour, je ne dors plus sur le sol.

Petit-déjeuner avec Marie-Anne qui me fait mes tartines et me console de l’engueulade d’hier soir. Merci. J’enfile trois verres d’eau de coco cul-sec, il paraît que c’est bon pour mon ventre qui est en train de me lâcher. L’expression être « prise au tripes » prend tout son sens.

Tout le monde se lève, petit déjeuner et météo intestinale de chacun. Mitigée.

On se prépare. Je suis venue avec une valise cabine, un petit sac à dos et maintenant j’ai une valise cabine, un gros sac et un petit sac à dos. Comment est-ce possible ? Je n’ai presque rien acheté, parce qu’il n’y a pas grand-chose à acheter. Tout a gonflé, même moi, j’ai pris du volume, j’occupe l’espace avec mon corps.

Pendant que j’écris, je regarde Marie-Anne plier son linge, son mégot éteint au bec. Elle me fait penser à Mick, ma sculptrice de l’Afrique préférée. Elles ont le même regard. C’est fou comme les gens que j’aime apparaissent sans prévenir depuis quelques jours.

On charge. On embrasse Marie-Anne. Je ne la verrai plus avant mon départ. On lèche le museau des chiens. On caresse le bec des poules pour éviter qu’elles nous jettent un sort.

10h, on part sur la piste Nid-de-Poule. 

Je suis sereine, je sais que j’ai laissé là quelque chose d’assez important pour avoir une bonne raison de revenir.

C’est parti sur la route qui « passe par derrière » (sic), direction Saint-Georges de l’Oyapock. C’est une route superbe, qu’on a déjà emprunté pour aller au Papadilo, sauf qu’on ne tourne pas sur la piste Maripa, on continue tout droit. La petite écrase dans son siège auto. Je somnole vaguement mais je ne peux pas manquer le spectacle. Il parait qu’on peut voir des jaguars. Si quelqu’un en voit un, ce sera Odile, elle a un œil de lynx. Elle est aux aguets.

On tangue sur la voix de Rosemary Standley. Nos liens se resserrent en silence. Tout va bien.

Au bout de 2 h, on tourne à droite et on arrive à Régina, il faut le voir pour le croire, le Far West existe.

Je retire de l’argent à la banque postale, ils ont rempli le distributeur depuis le jour de la Caf.  J’achète un pain au chocolat à la boulangerie, délicieux, et du chocolat à la fève du coin. 

On va manger à la MFR (Maison Familiale et Rurales des fleuves de l’Est), c’est un lycée, avec Silève, une jeune fille qui a participé aux Singes hurleurs. C’est propre et calme, les élèves ont l’air de s’y sentir bien. Odile et Lénaïc croisent Léa, qu’ils connaissent et qui est là pour donner un cours, elle vit à Cayenne. C’est une blanche, elle est née ici, elle est belle, bien habillée, bien coiffée, ce que je trouve admirable. Probablement, qu’il faut être née ici pour ne pas perdre le contrôle de son style.

C’est comme ça en Guyane, on croise des gens un peu partout, pas besoin de se donner rendez-vous.

Je les laisse entre eux, j’appelle mon amoureux, ça me fait du bien de lui parler.

On fait le tour de Régina, moins de dix minutes. Des maisons plus ou moins valides, la mairie avec le drapeau français incongru, fermée, une épicerie, fermée, une église en bois, fermée. Des chiens de toutes formes et de toutes tailles occupent le terrain, ils forment de drôles de meutes de dessin animé. Un très grand chien maigre au poil ras monte sur une très petite chienne poilue avec de courtes pattes. Je serai curieuse de voir résultat de ce mélange. Un chat blanc vient nous caresser les jambes. 

Sinon il n’y a personne, il est 14h, il fait chaud.  On trempe les pieds dans l’Oyapock. 

On reprend la route qui sort de Régina, on tourne à gauche. Encore 78 km. On ne croisera plus aucune route. A la sortie de Régina, il y a un check point avec des gendarmes, c’est la porte du Brésil, des marchandises de toutes sortes circulent. Ils ont l’air d’avoir chaud dans leur uniforme, je me demande comment ils font pour supporter leurs grosses chaussures. Ils nous laissent passer sans contrôler notre identité.

On trace dans le monde sauvage, Ennio Morricone s’impose à nous. On est des cowboys.

Je finis par sombrer, je rate l’entrée dans Saint-Georges. Ce n’est pas bien grand. Dès l’entrée, des piroguiers nous font signe, pour savoir si on veut sortir du cul-de-sac par le fleuve. Ici, on peut prendre la pirogue pour Camopi, environ 4h de fleuve. J’hésite.

Il y a des sens interdits partout, parfois tu arrives au bout d’une rue et chaque issue est en sens interdit, tu es obligé d’en prendre un pour t’en sortir. Je me demande qui est responsable de cette absurde voirie. 

On cherche la pharmacie, qui n’ouvre qu’à 16h. On va chez le chinois acheter quelques bières et des bananes, 3,90 € le kilo, bien plus chères que chez nous, c’est n’importe quoi. On boit une pression chez Modestine, le bar du coin, 4,50 €. On croise deux jeunes qui connaissent Lénaïc et Odile, ils sont contents de les voir ici.

On appelle notre logeuse Flora. Lénaïc nous dépose au ponton avec nos 50 sacs, Flora arrive, elle nous dit qu’on a l’air fatigué. Ah bon, ça se voit tant que ça ?

Il part avec elle garer la voiture dans une cour fermée, il y a son matériel de spectacle et le reste de nos affaires dans le coffre, on ne peut pas la laisser dans la rue, avec le Brésil en face. Parfois, des brésiliens armés arrivent sur la place et dépouillent tout le monde. Il nous rejoint, le piroguier nous aide à charger. Les pirogues ont un toit plat en bâche bleue.

On traverse direction Vila Victoria, le Brésil.

Chirac a fait construire un pont en la France et le Brésil un peu plus loin sur le fleuve, on peut passer en voiture, mais il y a un contrôle d’identité. 

Mieux vaut passer par l’eau, ça prend cinq minutes, on arrive à un joli ponton qui sort de la mangrove. L’image de carte postale. 

Il nous laisse là avec nos 50 sacs. Il y a des escaliers en bois sur sable pour monter jusqu’au carbet, c’est rude avec tout notre bazar. On arrive, on trouve un mini carbet très bien conçu, très joli, au milieu des arbres, terrasse avec portillon, on lâche la petite.

On déballe une fois de plus. Lénaïc et Odile partent au ponton pour préparer la journée du lendemain, je garde la petite qui n’est pas d’accord, elle commence à craquer. Je la baigne dans sa bassine bleue. Elle se calme.

J’ai un peu de répit pour écrire quand ils partent se promener tous les trois. Ce carbet est très petit.

On boit une Orpailleuse. La petite est accrochée à sa mère, on a tous les nerfs à vifs, elle pleure. 

D’un coup, une meute de chiens un peu pourris, il n’y a pas d’autre mot, déboule en aboyant devant la petite barrière de la terrasse. Ils se mettent à hurler à la mort, ce qui calme instantanément la petite. J’enregistre le son, impressionnant.  On est pris d’un fou rire. Au bout de cinq minutes, ils se taisent et deux d’entre eux s’installent sur le paillasson. On est piégé !

On décide de préparer le repas et de se coucher tôt, tout nous fait rire. Lénaïc cuit des pates avec une sauce aux olives. C’est prêt. 

A ce moment-là, Flora arrive avec son mari. Elle porte une grande robe large, lui une chemise à fleurs. Carte postale, je vous dis. On offre l’apéro. Ils racontent comment ils sont arrivés ici, c’est toujours comme ça, il y a une histoire avant. 

Il est flic, il a demandé Saint-Georges, facile à avoir, personne ne veut venir. Par contre, c’est plus dur de rester, c’est deux fois quatre ans maximum. Mais il a réussi à obtenir un poste permanent, je ne sais comment. Ils ont acheté ce terrain au Brésil, comme beaucoup de métros, avec plusieurs carbets. Ils habitent là, avec leur enfant, ils louent ce carbet et d’autres à côté. Elle propose des massages, du yoga, elle est énergéticienne. 

La plupart des métropolitains qui travaillent à Saint-Georges vivent au Brésil, en face il n’y a pas de logement, ce qui pose un vrai problème. La tête des profs quand ils arrivent ici doit valoir son pesant d’or.

Ils nous briefent sur le prix de la pirogue, c’est 4 €, 5 € maximum. L’essence est moins chère ici, 1,90 € le litre.

Les chiens pourris sont à eux, ils aboient mais ne mordent pas soi-disant. Il y a eu deux vétos à Saint-Georges, l’un est mort du covid, l’autre est parti.

Les spaghettis sont froids, ils partent en promettant de revenir demain avec des caïpirinha. Misère ! Jeudi on doit partir tôt…

21 h, on mange tard comme d’habitude, la petite vit une véritable histoire d’amour avec les spaghettis, elle leur parle avant de les croquer. On rigole.

Lénaïc monte le hamac pour moi, il n’y a qu’une seule chambre. Le hamac occupe toute la terrasse, on doit pousser la table, il nous tombe sur la tête quand on est assis. On est tout serré, on se croirait au camping. Fou-rire.

La petite s’endort à une vitesse record. 

On ricane une dernière fois, et nous aussi on s’endort en un instant.

 

12 mai 2022

Brésil, Vila Victoria, dix-septième matin

 

Dernière nuit en hamac. Dernier réveil de la forêt, derrière la moustiquaire.

Je suis gâtée, il ne pleut pas.

Les coqs me saluent.

Dans la salle de bain, il y a vingt moustiques, horreur, on a laissé la bassine pleine de la petite hier soir.

Un petit animal crie, perdu. Peut-être un petit singe. Il paraît qu’on peut en voir parfois. Je ne veux pas le voir, je risque de l’adopter.

Le saladier vide de caïpirinha se sent seul sur la table

Je vais regretter mon bureau avec vue, je n’en ai jamais connu de meilleur.

J’ai fait un cauchemar, lors du passage du contrôle bagage à l’aéroport, mon ordinateur était écrasé par la machine, foutu, mes textes perdus.

 

Hier, on s’est retrouvé.

Lever tôt pour écrire après une nuit agitée. 

Tout le monde est formel, l’animal qui m’a réveillée est un pian. Lénaïc a tenu à me montrer la photo sur internet. Heureusement, l’animal est petit

Une des chiennes, Virgule, est tapie contre la porte de la terrasse. Elle est blessée en deux endroits, c’est elle qui a dû pleurer la nuit dernière.

7h50, Odile et Lénaïc partent en pirogue, il joue dans l’école à 10 h. Odile veut en profiter pour boucler un dossier de subvention qui leur permettra de revenir.

La petite est contrariée par leur départ. Elle pleure malgré tous mes efforts. J’ai l’impression qu’elle a de la température, le thermomètre le dément. En tout cas, quelque chose ne va pas.

Je ne peux pas la poser, même une seconde pour pisser. Et même dans mes bras, elle se chagrine vite.

Je tiens une heure et quart, j’appelle Odile pour qu’elle revienne. On la guette sur le ponton de carte postale.

La petite se colle à elle, petit singe inquiet.

On donne des restes et de l’eau à la chienne qui semble agoniser devant l’entrée. Elle nous remercie.

Je peux prendre une douche, sous le pommeau brésilien. C’est un pommeau électrique, je vois les fils qui sortent en haut branchés sur un domino, eau chaude garantie. Je crains le frisson électrique.

J’ai les bras libres, j’en profite pour boucler mon texte pour Cultures Sauvages. On s’inquiète pour Lénaïc, jouer seul, sans soutien, ce n’est pas évident ici. Et il a beaucoup de rangement et de nettoyage, c’est mieux d’être deux.

La petite finit par s’endormir. Odile avance sur son dossier.

Je fais à manger, riz pilaf, haricots rouges, filets de maquereau à la moutarde. La petite se réveille. Dès que sa mère sort de son champ de vision, elle pleure. Je nourris la petite qui mange avec appétit, elle adore le maquereau, elle s’en tartine les cheveux, elle aime aussi les haricots rouges.

12h30, Lénaïc rentre, hagard. Ça s’est bien passé, si on exclut les problèmes techniques divers et variés, micro qui crache, vent qui fait voler la farine.

On mange, ce qui nous demande à tous un effort.

Sieste générale. On se retape un peu.

15 h, on prend la pirogue tous ensemble. Lénaïc joue à 16 h à la salle polyvalente de Saint-Georges, pour qui voudra bien venir.

Jean-Luc nous accueille, il vient de Cayenne pour donner une formation dans cette salle. Il est aussi conteur à ses heures. Il est en Guyane depuis 1995.

Lénaïc s’installe. Odile et moi, on se relaie avec la petite, qui décidemment n’est pas dans son état habituel. Elle trouve un rouleau de gaf, le scotch noir de spectacle, qu’elle grignote avec joie. Une enfant de la balle.

La salle polyvalente me fait penser à une salle de réunion évangélique. On installe chaises et banc. On dirait qu’on prépare la messe.

Des gens viennent, on laisse la porte ouverte de toute façon, il faut faire de l’air.

Il y a beaucoup de femmes, un groupe qui apprend le français. Le problème du conteur à Saint-Georges, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui parlent peu ou pas le français.

Il y a Benoit, qui est là, un infirmier aguerri du fleuve, avec sa femme et son fils. Heureuses retrouvailles avec Lénaïc et Odile. Pas besoin de se donner rendez-vous en Guyane, on se retrouve au gré des circonstances.

Lénaïc commence, le public est très attentif. Il se coupe le menton avec le dos d’un grand couteau, il ne s’en rend pas vraiment compte. Il y a du sang, ce qui hypnotise le public. On se concerte du regard avec Odile, qui est derrière avec la petite, je vais chercher un kleenex, j’attends le moment propice, je vais lui amener. « Tu saignes ». Il essuie le sang. Tout le monde est soulagé. Il termine sans incident notable, la crêpe aux pommes est réussie, les enfants se régalent.

Avec Odile, on entame le rangement, pendant que Lénaïc se refroidit un peu à l’extérieur. Il faut être un peu dingue pour jouer sous ce climat. Une femme a gentiment passé le balai. Ici, je ne sais pas si je l’ai déjà dit, tout le monde balaie tout le temps. Je n’ai pas croisé d’aspirateur, tant mieux je déteste les aspirateurs. Le balai c’est beaucoup plus zen. Je fais la plonge pendant qu’Odile nettoie la table. C’est un privilège, en bon cuisinier, Lénaïc ne laisse pas n’importe qui toucher à son matériel. La petite en profite pour fouiller dans la poubelle à côté de l’évier. On est bien rodé, c’est vite plié. Jean-Luc ferme la salle. 

18h, direction chez Modestine, à deux pas. En chemin, j’appelle mon amoureux, en métropole, la soirée est bien avancée, il est avec Solène et Guillaume, ils boivent de la gnole. On parle tous ensemble, je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de pleurer.

J’arrive bonne dernière chez Modestine, sur la place de Saint-Georges. Il y a Benoît l’infirmier, sa femme, une autre femme et Jean-Luc. Je commande une pression à 4,50 et je m’assoie entre Odile et Jean-Luc. La petite crapahute sur la terrasse, elle va mieux. 

Je discute avec Jean-Luc, il a cinq enfants. Respect. On parle de la Guyane bien sûr. Les gens s’intéressent beaucoup à mes impressions, ils ont envie d’entendre que j’aime être là. On parle de Camopi, venir en Guyane la première fois et aller à Camopi, c’est assez exceptionnel. Beaucoup de guyanais n’y ont jamais mis les pieds. 

Je me dis qu’ici tu peux errer sans rien comprendre. J’ai de la chance de marcher avec quelqu’un. Jean-Luc me dit qu’Isana lui a donné une clé de compréhension quand il était là-bas. Isana c’est la maitresse des clés.

Il fait beau, le soleil se couche sur la place, tout le monde est content. Il manque les tuc, qu’on a oublié chez Marie-Anne, Odile me le fait remarquer en riant. Faudrait savoir. 

Pris dans notre élan de joie d’être ensemble, on commande de la belle Calabraise. Ici, on t’amène la bouteille, le citron, le sucre, les verres et tu te débrouilles. Le Ty-punch me brûle les lèvres. Il y a une coupelle avec du saucisson et des cacahuètes. Le saucisson me brûle les lèvres, il m’a tout l’air d’être toxique.

Soudain, Odile me dit « au secours », la petite vient de lui faire le coup de la flaque de caca sur les genoux. Je me désolidarise, je laisse Lénaïc gérer. Par chance, Odile n’en a pas sur sa robe de sortie. On a très peu de vêtements, elle et moi, on garde une robe à peu près propre et correcte pour les sorties, les rendez-vous, toujours la même. Mon dressing me manque.

La petite est soulagée, elle va bien mieux. Tout le monde est un peu ivre. 20 h, c’est l’heure de partir, la petite a faim. On décide de partager une pirogue avec Benoît et sa famille. 

Avant, on s’arrête au restaurant en face, avec Lénaïc, on achète deux steaks crus pour compléter notre riz du soir. On commande un tacaca à emporter qu’on fini par consommer sur place. C’est une soupe très bonne. Je ne connais aucun des ingrédients qu’il me cite. Il y a une manière la manger, il ne faut pas la mélanger. On ne respecte pas l’usage. Une femme assise à une table nous le fait remarquer en souriant. Elle est de Camopi, c’est la demi-sœur de quelqu’un que Lénaïc connait.

On trouve un piroguier brésilien, on négocie le prix. On quitte le ponton dans la nuit. On fait 3 mètres, le piroguier n’arrive pas à lancer le moteur, il tire 50 fois sur le fil. Le temps s’étire, on dérive doucement.

Ça dure presque dix minutes et, enfin, on part. Notre ponton est éclairé, on monte l’escalier, Flora et son mari, qui habitent juste au-dessus de notre carbet nous appellent. On prend des nouvelles du chien Virgule qui va mieux. On a complètement oublié qu’ils nous attendaient pour la caïpirinha. On a droit à notre saladier. Je n’ose pas trop en boire, même si elle délicieuse, il faut que je mange. Et la petite aussi.

Ça fait du bien. Odile couche la petite. On rigole bien, c’est le dernier soir ensemble, on parle de ce qu’on a vécu, on se prépare à se séparer, on se dit qu’on s’aime sans se le dire. On a du mal à aller se coucher, on traine.

Dans le hamac, enroulée dans ma couverture polaire, je m’endors en moins de temps qu’il faut pour l’écrire.

 

13 mai 2022

Dans l’avion, quelque part au-dessus de l’océan, dix-huitième matin.

 

1h32. L’équipage allume la lumière. Non mais, vous êtes sérieux là ?

Je déplie mes jambes, aïe, je referme les yeux.

2 h, je me réveille pour de bon, j’aperçois le ciel bleu dans le hublot. J’ai mal aux yeux. J’ai dû dormir trois heures en discontinu.

J’ai raté le petit déjeuner, je vais le chercher, du pain au lait en mousse, non mais vous êtes sérieux ?  

Il me reste de la batterie dans mon ordinateur, j’écris dans le ciel, au-dessus du Golfe de Gascogne, on va bientôt survoler l’Ile d’Yeu, ça se précise. Je vois ça sur l’écran devant moi, on a tous un écran devant nous, aucun risque de parler avec son voisin. Il y a un mode carte, avec le tracé de du chemin de l’avion. En fait, ce que je vois devant moi, c’est la carte de la Bretagne. Il y a même Pontivy. Je dois rêver. L’avion avance sur la ligne et Challans apparaît, je pense à Céline, il faut que je l’appelle en rentrant.

 

Hier, j’ai pris l’avion.

Une fois de plus, on s’active aux préparatifs, c’est le plus épuisant, faire et défaire les sacs. 

Cette nuit la petite a de nouveau été malade, elle a vomi.  Elle déjeune, deux flaques de caca plus tard, les parents stressent, elle aussi, elle pleure pour un rien. 

9h, je prends une douche, dix minutes plus tard je suis en transe. Demain, j’arrive chez moi vers 16 h heure locale, soit 21 h ici. Donc si je calcule bien, prochaine douche dans 35h50. 

On réussit tant bien que mal à boucler les bagages. Pirogue à 10 h. On descend tout vers le ponton. La pirogue est en retard, stress, pleurs. Odile lui donne une grande feuille. La petite se console. Elle adore les feuilles. Elle en fera son métier, dendrologue.

On monte dans la pirogue, on arrive à Saint-Georges. Plein de pirogues sont déjà garées. Le piroguier fait un créneau. C’est très simple, il suffit de viser l’espace entre deux pirogues, de pousser le moteur à fond et d’avancer comme un bourrin, les pirogues s’écartent dans un grand bruit de métal. Prière de bien ranger ses doigts. 

Il commence à pleuvoir quand on descend, on court se réfugier avec les bagages sous un abri. Des gens attendent, soit des pirogues, soit des taxis collectifs.

Lénaïc cherche la voiture, on charge.

On passe par l’école dire au revoir à Joël, un instituteur créole. C’est la première fois que je le vois. 

Le drapeau français à l’entrée à mauvaise mine, celui de l’Europe est en lambeau.

On discute à la porte de sa classe, les élèves, t-shirts verts, font un peu n’importe quoi dans son dos. Il se désespère, ce sont des grands, la plupart parlent portugais et pas français. Joël aimerait que Lénaïc vienne raconter dans sa classe la prochaine fois qu’il passe par là.

Lénaïc lui répond que, bien sûr, ON viendra. Ah, c’est qui ON ??

ON se marre.

Allez, on décolle. La petite pleure beaucoup dans la voiture, Odile est à l’arrière avec elle. Elle finit par s’endormir. A l’avant, j’admire la route, je guette le jaguar.

Midi passé, on s’arrête à Régina. Direction la boulangerie, je commande des sandwichs, mauvaise idée, le pain est mou, ici le pain est toujours mou, impossible de faire autrement. Je me dis qu’en arrivant à Paris je vais m’acheter une baguette craquante.

De nouveau, flaque de caca de la petite. Ça devient inquiétant, ils filent au dispensaire. Pas de médecin aujourd’hui. Odile se fait du souci. 

Marie-Anne m’envoie un très gentil message. Dommage, je serai bien passée lui dire encore au revoir avant de partir à l’aéroport.

On repart sur la N2. Je passe derrière, la petite s’endort direct. Pas endroit la terre à vif est rouge, elle se colle sur les voitures. Je guette le jaguar et je m’endors. Je sais qu’il se cache derrière les arbres pour nous dire au revoir.

Avant d’arriver à l’aéroport, on tente un autre dispensaire à Matoury, sans succès.

Je fais ma valise devant l’aéroport, bourrée à bloc de cadeau et de linge humide.

Déjà nostalgique, je bois une cannette de Heineken sur le banc. C’est dégueu mais tellement guyanais.

J’abandonne mon parapluie multicolore à regret, on était devenu amis.

La petite comprend que je pars, elle vient dans mes bras, me serre, et de loin, elle me regarde avec des yeux sérieux. Je ne vais pas pleurer, je la revois dans trois jours.

Ils partent tous les trois. Ce soir, ils dorment une dernière nuit chez Marie-Anne les veinards.

Je m’enferme dans les WC handicapés, je lave mes pieds et mes tongs dans l’évier, j’enfile mon premier pantalon depuis mon arrivée.

Je m’enregistre, seulement 16,1 kg de valise dont 2 kg de cubi de Belle Calabraise, petite joueuse.

J’attends. Pour passer le temps, j’écris sur le banc devant l’aéroport Félix Éboué, en grattant mes boutons de moustique. Mes jambes sont un vrai carnage, boutons, petites plaies, bleus, heureusement que j’ai un pantalon.

Une cargaison de militaires tout neufs débarque de l’avion d’Air Caraïbe qui arrive de Paris, celui qui va me ramener. Ils montent dans un bus. Bonne chance les gars.

Un peu de pluie, merci.

Je ne suis pas encore assez imprégnée de Guyane, je ne croise personne que je connais.

Un message d’Odile, ils sortent de chez le médecin, tournée générale de Tiorfan. Santé !

Je me demande si je saurai toujours écrire à mon retour ?

17h45. Allez, une dernière cigarette et je vais passer le contrôle douanier. 

Là, je tombe sur Barnabé, le breton du Morbihan qui nous a accueilli au Papadilo. Il vient amener Anne-Sophie qui prend le même avion que moi, elle est train de s’enregistrer.

Comme tout le monde ici, il me demande mes impressions sur la Guyane et quand je vais revenir, comme si ça allait de soi. 

On discute, il me parle de cette tradition de l’apéroport, qui été interdite, tout se perd. Avant de partir, les voyageurs et leurs accompagnants se retrouvaient sur les bancs devant l’aéroport et ça buvait sec. Tout le monde montait dans l’avion dans un sacré état, plateau-repas et dodo jusqu’à bon port. 

Anne-Sophie arrive, 23 kg de bagage, elle a passé tout juste.

Ils se disent au revoir pour un mois. On part toutes les deux au contrôle, qu’on passe avec succès.

Salle d’embarquement bien pleine, ça sent le fauve, ça promet.

On se fait un apéroport, on n’est pas les seules, vue la file d’attente, cannette d’Heineken pour elle, rhum vieux bien servi pour moi, 5 €. La serveuse créole est fantastique dans sa robe à fleurs. Elle me demande si je veux du citron, tiens oui bonne idée. 

On boit, on discute, Anne-Sophie n’est en Guyane que depuis août dernier. Le rhum me fait planer.

On monte dans l’avion, on est assise loin, rendez-vous est pris à Orly pour le café.

7h40 de vol à venir, on nous sert le repas, j’ai du mal à manger, trop plein de tout, sidération du départ. J’essaie de regarder un film sur l’écran en face de mon siège, Casse-tête chinois de Klapisch, au bout de dix minutes, la névrose du quarantenaire parisien me gave, même si c’est Romain Duris, je change de film. 

Je ne me souviens plus du titre, je m’endors devant.

 

14 mai 2022

 Lingolsheim, chez moi, dix-neuvième et dernier matin


7h20. Il fait jour, je n’ai aucune idée de l’heure à laquelle se lève le soleil ici.

J’ouvre grand la fenêtre de la chambre, l’air est bien frais, les oiseaux du coin me saluent.

J’enfile un pull et un pantalon. De mon lit, j’ai vue sur la reproduction d’un tableau de Magritte que j’adore, une femme à cheval qui semble traverser de grands arbres. Le titre de ce tableau, le blanc-seing, m’a toujours laissée perplexe.

Je prépare le café, j’en porte une tasse à mon amoureux qui est encore au lit. 

J’ai un message de Lénaïc, ils ont atterri. A 12h40, on sera sur le quai de la gare de Strasbourg pour les aider à porter leurs 100 kg de bagages.

J’ouvre au chat qui court à sa gamelle de croquette. Elle me caresse les jambes.

Je m’assois sur la plus haute marche en pierre de l’escalier de la véranda pour boire mon café et fumer une cigarette, mon endroit préféré. De là, j’ai vue sur de grands arbres, ils me font un clin d’œil et me souhaitent la bienvenue.

J’ai froid aux pieds.

J’enfile une écharpe par-dessus mon pull, je m’installe dans la véranda pour écrire. C’est la dernière fois, la nostalgie me pince déjà.

 

Hier, je suis rentrée à la maison.

Atterrissage 8h à Orly, ciel bleu, 12 ° annoncés au sol. Brrr.

Tout le monde est pressé de sortir de là. Avant de quitter l’avion, l’hôtesse nous offre un bonbon à la menthe, c’est bien vu, on aura au moins l’haleine fraîche.

Passage par la PAF ou Police Aux Frontières. Une queue immense serpente en carré dans ces insupportables bandes en tissu tendues sur des pieds qui ont proliférées ces dernières années. On attend. C’est long. J’ai le temps de me dire qu’il faudrait abolir définitivement les frontières, laisser se promener les gens au gré des leurs envies et de leurs besoins, libérer ces policiers enfermés dans des cages en verre qui passent leurs monotones journées à scanner des cartes en plastiques. Le monde se régulerait de lui-même j’en suis sûre. Je me note d’écrire à l’ONU en rentrant.

Mon téléphone refuse de se mettre à l’heure locale. Je demande de l’aide à quelqu’un devant moi. Je change de fuseau horaire à regret.

On m’autorise à me placer sur la ligne jaune. Puis à m’avancer vers la cage en verre. Scan. C’est bon je peux passer.

Je me dis que tout est plus facile quand on est française.

Je cherche où récupérer ma valise, je trouve Anne-Sophie, on fait ça ensemble, c’est rapide vu qu’on vient de passer 45 minutes à la PAF, les bagages arrivent tout de suite.

Je remets mes baskets, au secours mes pieds ne respirent plus.

On va se brosser les dents aux toilettes et on sort enfin de l’aéroport.

Café, cigarette, soleil, il ne fait pas si froid.

On discute, on s’embrasse, on promet de se revoir.

J’ai de la marge pour prendre mon train, j’envoie un message à Fred, un ami conteur parisien, rendez-vous est pris pour un café à gare de l’Est à 11h.

Anne-Sophie part en bus, moi avec l’Orlyval. Il est 9h30, enfin 14h30, je ne sais plus trop. Direction Gare du Nord, coup de chance, ce n’est pas l’heure de pointe dans le RER. Tous ces escaliers me font mal au cœur et aux pieds, j’ai beau monter, je suis toujours sur du béton, ou du bitume, ou du plastique. Jamais proche du ciel. J’ai la nostalgie des arbres, du fleuve, de l’air, de la pluie chaude, des animaux indomptables.

A gare du Nord, l’escalator est en panne. Je peine jusqu’en haut avec mes bagages et je tombe nez à nez avec un jaguar géant.

Titre de l’exposition : Les vivants.  Titre de l’œuvre (de Joseca, un indien Yanomani du Brésil) qui me fait face : L’esprit Jaguar gardien de la maison des esprits chamaniques. Il y a aussi une peinture grand format de trois femmes de la forêt, torse nu entre les arbres, l’une d’entre elle porte un enfant dans un tupoi et un couteau dans l’autre.

Je frissonne de joie. Et de peur un peu. 

Je sors de la gare du Nord, je descends à gare de l’Est à pied. Des palmiers en pots m’accueillent, ils me supplient de les libérer. Je leur souffle en secret d’appeler le jaguar de la gare du Nord, il devrait pourvoir les aider. Ils acquiescent de la feuille.

Il y a une espèce de jardin en gazon synthétique devant la gare, avec des plantes en pot, on peut s’y asseoir mais c’est interdit de fumer, c’est écrit à l’entrée, parce qu’il y a une entrée. D’ailleurs, à peu près tout y est interdit, il y a même un gardien. Est-ce que je le préviens de se méfier du jaguar de la gare du Nord ? Non, il ne comprendrait pas.

Je vois deux ou trois bancs solos anti-sdf égarés et, plus loin, un banc circulaire avec une structure en bois au-dessus, on dirait une cage.

Paris est une ville où il est presque impossible de s’asseoir gratuitement. Il faut qu’on se révolte, qu’on marche tous ensemble en criant bien fort pour qu’on nous rende nos bancs dans nos villes dans nos rues.

J’opte pour le banc-cage, j’enlève mes baskets, j’hésite à les jeter à la poubelle, je me ravise, je les range dans mon sac, je remets mes tongs, je respire des pieds. 

Je sors mon ordinateur et, avec ce qu’il me reste de batterie, je termine mon journal du jour, je le publie, Fred arrive, timing parfait. 

On va dans un bar restau bobo un peu plus loin, ils ont une terrasse en cour intérieure assez jolie. Personne ne s’occupe de nous, c’est toute une affaire pour avoir un café. La carte numérique est aussi prétentieuse que chère. 

On se sauve de là, avant de partir, je remplis ma gourde avec la carafe d’eau sur la table. Quand tu trouves de l’eau potable, remplis ta gourde. Devise guyanaise. Haha.

On va chez Chartier, aussitôt commandé, aussitôt servi. Je tente l’andouillette avec les frites. Parfait.

On parle de tout et de contes.

Il m’accompagne à la gare, à peine 20 minutes de retard. Je monte dans le train, si mes calculs sont bons Lénaïc et Odile doivent être en train de préparer leurs sacs.

Dans le train, il y a une prise électrique, j’écris. 

J’ai développé la capacité d’écrire partout, n’est-ce pas merveilleux ?

Je reçois un message de Justine, ma soeur grenue d’amour, elle vient aux nouvelles. On se voit dimanche chez Sherley, qui fête son anniversaire, même pas besoin d’organiser une fête de retour, merci à elle.

15 h, gare de Strasbourg. Mon amoureux m’attend sur le quai. Enfin. On se retrouve, on s’enlace.

Voiture. Je suis abasourdie par la ville. 

On arrive chez nous. Mes fils m’attendent de pied ferme, ils sortent dans le jardin, j’ai droit à de gros câlins. Le chat me fait la fête, je lui parle du chat-lézard qui mange des grenouilles. Sceptique, elle hausse les oreilles et s’en va dans le jardin chasser des oiseaux, ce que je n’aime pas du tout.

Je rentre dans ma maison. J’ouvre ma valise pleine de linge humide, je déballe les cadeaux, leurs t-shirts leur vont à merveille. Mon préféré : un caïman qui dit « je peux pas, j’ai Guyane ». Ils sont beaux tous les trois, je les prends en photo.

On discute. 

J’occupe longtemps, très longtemps la salle de bain. Je dompte facilement mes cheveux. Mon visage n’est plus moite. L’air est sec. Mon corps n’est déjà plus pareil, c’est fou comme on prend vite la consistance de l’air qui nous entoure.

Je tiens les yeux ouverts jusqu’au repas. Couscous boulette, vin rouge. La salade a été remplacée par des asperges, cadeau de Ludwig et Mick qui les font pousser dans le Haut-Rhin. Un délice. Je vais leur offrir un pot de piment cacahuète Toco Guyane force 5.

Le verre de vin m’achève, je n’en ai pas bu depuis trois semaines. 21h30, je rampe jusqu’à mon lit, je m’écrase de tout mon poids. Noir.

Mon incroyable voyage s’achève ici, il a duré 20 jours et 37 pages. J’ai marché plusieurs milliers de kilomètres avec trois compagnons que j’aime de tout mon cœur. Merci à eux qui m’ont conduite là-bas. Merci à celles et ceux qui m’ont accueillie les bras ouverts sur la terre guyanaise. Merci à celles et ceux qui m’ont encouragé à écrire encore et encore. La porte est ouverte.

Avant de quitter mon journal fleuve, j’y écris un secret. La petite aux cheveux blonds-roux qui aime tant les feuilles des arbres s’appelle Yuna. Elle a 8 dents.

Voilà, mon histoire est finie.

 

 




 

 

 

lundi 9 mai 2022

Chroniques guyanaises, partie 2 : Le fleuve

Chroniques Guyanaises

Partie 2 : Le fleuve





 

3 mai 2022

Guyane, Camopi, huitième matin.

 

Après les poules, les coqs. 

Ils chantent depuis 4h du matin. 

Ici, le fleuve ouvre un espace dans la forêt, on entend de loin. Ils s’en donnent à cœur joie, se répondent à tue-tête d’un côté à l’autre de la crique.  C’est bon, j’ai compris, je me lève.

Solidaire, le jour se lève à son tour sur le fleuve. Un jour brumeux, pluvieux. Les nuages collent aux arbres. On peut se croire en Bretagne, la chaleur en plus.

J’écris sur mon lit, j’ai renoncé à me mettre sur la terrasse de peur de noyer mon ordinateur.

Mon lit est une piscine, tant pis. Je n’ai amené qu’un livre, les pages sont collées.

Les premières pirogues passent. Bruits de moteurs.

Camopi, pour ce que j’en vois à travers la moustiquaire qui sert de fenêtre, ce sont des carbets plantés de part et d’autre du fleuve, notre petit jardin de boue donne sur une minuscule avancée de bois. Pour sortir d’ici, un seul chemin : l’eau.

Je vérifie, il y a une porte de l’autre côté de la maison mais, on nous a prévenu, si on prend le chemin, plus ou moins praticable selon les jours, il y a des chiens, domestiques ou sauvages il faut s’en méfier.

Hier, on est venu au bout du monde.

Lever tôt, ménage du carbet, balai et serpillère.

Nos sacs ont pris 2 kg dans la nuit, gonflés d’humidité, ils sommeillent encore.

Pendant qu’on charge la voiture, une poule monte dans le coffre, l’autre à ma place à l’arrière, nous les chassons tant bien que mal.

Leurs majestés outrées se mettent sur une marche en bois, gonflent leurs plumes et nous regardent d’un air rusé. Je sens qu’elles vont nous jouer un tour à leur façon.

On salue Marie-Anne, et hop, direction l’aéroport, 45 minutes de route avec les bouchons.

9h30, Lénaïc nous dépose devant, bagages sur un chariot, il va rendre la voiture chez le loueur. Odile rentre dans l’aéroport, et ressort tout aussi vite. Aucun avion pour Camopi annoncé à 11h30.

Renseignements pris, il semblerait que l’avion parte finalement à 17h10, mais il faudra téléphoner à Air Guyane pour être sûrs. Faux départ.

Lénaïc retourne chercher la voiture, dépités nous chargeons bagages et enfant. Retour chez Marie-Anne.

Sur le canapé, les poules sourient de toutes leurs dents. Démoniaques.

Pizza et bobun à midi.

Sieste pour tout le monde. On appelle Air Guyane, 17h10 confirmé.

16 h, Lénaïc nous dépose devant l’aéroport, bagages sur un chariot, il va rendre la voiture chez le loueur. Sensation de déjà-vu.

Cette fois c’est la bonne.

On s’enregistre, 12 kg de surplus bagages, allez, c’est moins de 2 € le kilo, une affaire. Passage du contrôle, ils sont souriants. Passage de douane. Les douaniers ont l’air féroce, un chien me renifle, je ne fais pas la fière.

On arrive en salle d’embarquement, rien n’est indiqué, des gens sont assis, nos compagnons de voyage, on est 16 en tout. La petite est ravie.

A 17h, un homme passe la porte et nous dit « allez on y va ».

On le suit à pied sur le tarmac et on monte dans un avion minuscule, on est juste derrière le pilote et son copilote. Le pilote nous annonce le départ.

Décollage. Il y a un bruit d’enfer dans cet avion, pour se parler il faut crier. 

Dessous, la forêt à l’infini, une merveille d’arbres serrés, traversée par quelques bras de rivière. J’ai envie de l’étreindre. 

On traverse des nuages blancs de pluie, l’avion lutte pour avancer. Turbulences.

Je pense à la mort. Je me dis qu’elle devrait nous prendre dans les bons moments. Un après-midi d’été pendant la sieste, pendant un fou rire, après un orgasme. On glisserait tout simplement du bonheur au silence.

Pourquoi vient-elle nous chercher quand nous souffrons, que nous sommes malades et essoufflés, immobiles sur un lit ? Est-ce que la mort pense à moi ? 

Je n’ai pas peur.

Au bout de 40 minutes, notre destination apparaît. J’aperçois la piste d’atterrissage, courte, très courte. Le pilote se pose à vue. Parfois, il ne se pose pas et retourne à Cayenne. 

Atterrissage réussi.

Il nous dit « ici, on vole avec sa bite et son couteau »

Nous sortons de l’aérodrome. 

Des gens attendent ceux qui arrivent et accompagnent ceux qui partent. Ils me regardent avec une curiosité égale à la mienne. Il va me falloir un peu de temps pour parler d’eux.

On marche jusqu’au bord du fleuve, ce n’est pas loin, mais le chemin est hasardeux, glissant. Heureusement, Marion nous a proposé d’emmener nos bagages dans un véhicule dont je ne connais pas le nom.

On attend nos bagages au bord de l’eau, en fait, ils sont ailleurs. Nous montons dans la pirogue à la nuit, il se met à pleuvoir. On récupère nos affaires, Lénaïc et Odile, les protègent avec leurs parapluies.

La petite sur les genoux, je tiens le parapluie au-dessus de nos têtes, la pirogue file sur l’eau. 

L’espace d’un instant, nous devenons les reines du fleuve.

Visite du gîte. Cassoulet. Bizarrement, il n’y a pas d’ouvre-boite.

Heineken. Dire que je n’en bois jamais en Alsace. 

Ma chambre est bleu azur. Le sol en bois rouge profond.

A 21h30, je dors. 

 

4 mai 2022

Guyane, Camopi, neuvième matin.


Le jour se lève sur le fleuve. Les coqs répondent aux chiens qui répondent aux coqs qui répondent aux chiens.

Je bois du café soluble. Moi qui croyais être sur le continent du café.

Les pirogues vrombissent sur l’autoroute du fleuve. Moteurs 15 CV, plus économiques. L’essence coûte 3 € le litre.

Ici les poules et les coqs sont juchés sur des pattes très longues, sans doute pour pouvoir enjamber les flaques et les rigoles de pluie. On dirait qu’ils se sont échappés d’un film de Miyazaki.

Hier, on est allé au collège de Camopi.

Avant de partir douche froide, tenue du jour : robe et k-way, on traverse le fleuve sous la pluie, 2 minutes de pirogue.

On emprunte le sentier en béton qui serpente entre les carbets, la côte nous scie les jambes, heureusement il ne pleut plus, le collège est en haut de la colline. 

Une grille, on vient nous ouvrir.

A l’entrée, il y a une cohorte de parapluies suspendus. Je les prends en photo.

Bureau de la vie scolaire, bureau de la principale, secrétariat, CDI. Les classes sont dans des petites baraques en bois, le collège a l’allure d’un village. Je me demande si c’est intentionnel.

Ce qui me frappe en premier c’est le calme qui règne, même pendant la récréation. Les élèves nous regardent passer. 

Ils portent des jeans, un peu en bas des fesses pour les garçons, des baskets, et des t-shirts de couleur unis, sans marque. Prédominance de vert et de rouge. Il doit y avoir un code qui m’échappe. Ou alors c’est une question de fournisseur, il n’y a aucun magasin ici.

On passe 2h avec une classe de 4-3ème, seulement 3 filles sur 16. 

Je propose des exercices corporels, difficile de les mobiliser, c’est périlleux, je ne connais rien de ces adolescents. La sensation d’être une étrangère m’habite. Je marche sur un fil. Ils savent que je ne sais rien et me font la grâce de l’accepter.

Ceci dit un adolescent est un adolescent, où que ce soit dans le monde, ils nous testent un peu. 

Lénaïc raconte une histoire. J’ai rarement vu une telle écoute. Ils se détendent, on écrit ensemble une nouvelle histoire, ils parlent. Sauf les filles qui ne disent rien.

A la récréation, qui se déroule dans un calme incroyable, je note que les filles se déplacent par groupe de 2 ou 3, jamais seules.

On sort du collège. 

Ici, seules les femmes se promènent torses nu, pas les hommes. Elles marchent avec un naturel que je leur envie. Ce sont toutes des femmes d’un certain âge, que je n’arrive pas à déterminer. Tout à l’heure, dans les allées du collège, j’ai vu une de ces femmes torse nu, avec son mari, des parents d’élèves, en discussion avec un prof.

Quelques hommes portent des pagnes avec un t-shirt.

Camopi est un village. 

Il y a la poste, tous les mois un hélicoptère de la gendarmerie armé jusqu’aux dents vient y livrer l’argent liquide, 2 épiceries, le dispensaire qui soigne tout, les bureaux du PAG (Parc Amazonien de Guyane), une école maternelle et primaire, un collège, la gendarmerie pour les affaires courantes, la gendarmerie mobile qui surveille le fleuve impossible à surveiller. Les gendarmes mobiles changent tous les 3 mois, question d’usure accélérée, je pense.

Pour le lycée, c’est Cayenne, en internat ou famille d’accueil. Il y a une petite fac à Cayenne, mais c’est difficile de trouver des profs. Alors, pour aller plus loin c’est la métropole. Loin, très loin.

On va manger chez Nelly, l’un des deux restaurants côté français.

L’électricité a été coupée pendant plus d’une heure, le poulet n’est pas rôti. On commande des omelettes. On a faim, la petite est fatiguée. Le temps passe. Je la promène un peu, elle gobe des cailloux, je lui chante pirouette cacahouète. Je suis fatiguée, très fatiguée.

Il se produit un phénomène étrange. Ma pression interne retombe d’un coup, celle de l’européenne qui pense que ça va venir quand elle demande. J’accepte d’attendre. D’attendre vraiment. Je n’ai plus faim, je me tranquillise.

Ma patience est récompensée, le plat arrive et je suis contente de le partager avec la petite qui trempe ses mains dans mon riz avec joie.

On rentre enfin, on sieste.

Je parle une heure au téléphone avec mon amoureux, père de mes enfants. J’ai envie de pleurer mais je me sens mieux.

Marion arrive vers 18h, elle travaille au PAG, c’est la fille de Marie-Anne. Elle est née ici. On boit de l’Heineken. Puis Isana avec Florian, ils travaillent au collège. On boit les bières achetées un peu plus tôt. Tout le monde parle avec passion de gens que je ne connais pas, ambiance village. 

On boit les bières qu’ils ont ramenées.

On écoute un homme nous retracer sa vie. Au bout du monde, on se comprend mieux soi-même.

Le temps passe, on boit toutes les bières. 

Avec Lénaïc, on s’inquiète en riant de l’évacuation de tout ce verre vide demain. Les déchets sont un vrai problème ici. Idéalement, les invités devraient repartir avec leurs bières vides.

Il est 22h30, on n’a toujours pas mangé. 

Avec Odile, on réchauffe le canard, une frontale sur la tête pour ne pas réveiller la petite. On se fait une gigantesque assiette avec les spaghettis que Lénaïc a préparé 3h plus tôt. Dans ce carbet, il n’y a qu’une fourchette. 

Vous avez déjà mangé des spaghettis froids au canard confit avec une cuillère à soupe ?

C’est délicieux.

On parle encore, il n’y plus de bière, tout le monde s’en va.

Il est minuit. 

Je prends des notes sur mon téléphone c’est plus sûr, mon carnet est trempé, si j’écris dessus je ne pourrai pas me relire. J’écris entre 2 et 3 heures par jour, un bon rythme.

Je me couche seule dans mon grand lit, ventilo à fond, les moustiques détestent l’air qui bouge.

J’écoute de la musique au casque pour m’endormir.

And I follow, follow, follow

The gypsy faerie queen

We exist, exist, exist

In the twilight in between

 

 

5 mai 2022

Guyane, Camopi, 5h43, dixième matin

 

Il fait nuit noire. Les coqs aboient. Il ne pleut pas.

J’ai fait un cauchemar terrible. 

Hier, on est allé raconter.

Un coup de pirogue. Monter dans une pirogue n’est pas une mince affaire, surtout quand on trimballe des choses. Ça glisse, ça bouge. Il ne faut jamais laisser trainer ses doigts quand on arrive au ponton, les pirogues sont en métal, on peut se les faire couper entre deux pirogues, ou racler le long du ponton. 

Tout vient en pirogue, nourriture, lit, canapé, machine à laver, véhicule.

Il y a une pirogue scolaire, avec un toit plat et bleu qui amène les enfants le matin à 7h15 et les ramène le soir, 12h30 pour les petits, 16h30 pour les collégiens.

On monte la côte qui scie les pattes jusqu’au collège. On commence à s’habituer, c’est moins dur chaque jour.

A mi-chemin, il y a un abri en bois, c’est là que les gens du village déposent les poubelles. Il y a plusieurs dans le village, remplis jusqu’à la gueule.

Un petit tracteur avec une remorque est garé. Deux hommes qui portent des masques à gaz empilent les ordures dans la remorque. Ils vont les emmener dans un grand trou creusé dans la terre pas très loin. Pas loin du trou vivent des gens.

On avance jusqu’au hall sportif, un gymnase avec des murs en grillage.

9h45, les enfants de l’école primaire arrivent, ce sont les plus grands, des CM1-CM2. Ils sont 80.

On raconte dans une chaleur lourde, l’acoustique est mauvaise. Les enfants rient, ils sont calmes et attentifs.

On descend se chercher quelque chose à manger. 

Il est à peine 11 h, chez Nelly, il n’y a plus de sandwich à la saucisse. Devant l’école primaire, un couple de brésilien vend des pastéis, des chaussons fourrés à la viande. 1 € la pièce. On grignote debout. C’est bon et gras.

L’école est en contrebas du collège, on l’appelle l’école d’en bas. Les maisons-classes, sur pilotis, sont disposées en cercle. Au milieu, un grand préau, un toit en tôle posé sur des colonnes en bois, pour s’abriter de la pluie. 

Le directeur de l’école est natif de Camopi. Je pense que c’est le seul professeur qui vient du village.

On passe à l’épicerie, sur les marches des hommes boivent de la bière. 

Ici, il y a deux problèmes majeurs. L’alcoolisme et le suicide. Le mot suicide revient chaque jour dans les conversations.

Je m’achète un parapluie arc-en-ciel. 9 € tout rond.  L’autre jour au collège, je me suis trompée de parapluie sur le porte-parapluie et j’ai hérité d’un vieux machin rouillé qui vient de me casser dans les mains.  

J’achète des feuilles à rouler, il n’y a que des longues, heureusement j’ai amené des ciseaux.

On remonte vers le collège, 11h45, on raconte au CDI devant 28 élèves, les 6èmes.

La chaleur est terrible, je transpire. Je fatigue.

On leur donne quelque chose mais je n’ai aucune idée de ce qu’ils reçoivent.

13h, on rentre au carbet, je me jette sous la douche froide. 

On mange des spaghettis bolognaises avec Marion et Jean-Louis, un des Singes Hurleurs, il travaille au PAG jusqu’en juin. 

Les Singes Hurleurs, c’est un long et ambitieux projet qu’Odile et Lénaïc ont mené ici avec leur compagnie, sur plusieurs années. Avec 10 collégiens, ils ont créé un spectacle de récit, les jeunes sont venus deux fois en métropole pour travailler et jouer. Ils ont joué aussi sous le grand fromager, sur la place du village.

Vous n’avez pas idée de ce que ça peut représenter pour ces jeunes et leurs parents.

15h, je me couche, je n’ai même pas la force d’écrire, je dors presque 2h.

17h, on retourne au village tous ensemble. On va chez Monica amener des tissus de la part de je ne sais plus qui.

Trois femmes nous reçoivent à l’extérieur du carbet, sous un abri. L’une est très âgée, très belle. Elles sont toutes torses nus. Elles ont toutes des ventres ronds. Il y a des enfants qui entrent et sortent du carbet, ils nous observent. Lénaïc et Odile parlent avec elles, je suis très intimidée, je ne sais pas qui est qui, je sourie bêtement. 

Elles admirent la petite. Les gens d’ici adorent les enfants.

Monica arrive, son bébé dans un tupoi. Elle porte un soutien-gorge brodé. Certaines femmes en portent. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je ne comprends rien.

Au bout d’un moment, l’une d’entre elle nous offre du jus de parépou dans une calebasse, c’est un peu acide, je ne sais pas si j’aime. On s’assoit sur des bancs étroits et bas. Un homme arrive, c’est le mari de l’une d’entre elle. Ils sont nombreux à vivre là. 

Ils dorment dans des hamacs, suspendus les uns au-dessus des autres. 

Les hommes ont souvent deux femmes.

Il prend la parole et il la garde. Il nous raconte son voyage « chez vous, en France »

Il y est allé pour danser, la danse traditionnelle, dans le cadre d’un festival.

La nuit tombe. On remercie, on passe à l’épicerie prendre quelques bières. On traverse le fleuve dans le noir.

La petite mange avec appétit, joue, elle marche de mieux en mieux, elle nous fait de grands discours dans une langue connue d’elle seule. 

On mange, riz aux sardines et au maquereau, je suis affamée.

On nous a laissé entendre plusieurs fois aujourd’hui qu’il s’est passé de drôles de chose dans la maison où l’on dort… Ambiance.

On rigole, on prend des photos ridicules.

Odile va se coucher. Je me brosse les dents.

Sur le chemin de mon lit, je m’arrête quelques instants pour dire bonsoir à Lénaïc et nous entamons une grande conversation de conteurs en buvant du rhum dans de toutes petites calebasses.

Je ne sais pas si ce que je raconte ici à un sens, ni dans le fond, ni dans la forme. De son côté, il a l’habitude, il a adapté son répertoire. J’ai un répertoire, mais convient-il ? 

Je vis un choc culturel. Je flotte. Je réalise vraiment qu’aucune route ne vient ici. Soit on arrive par les airs, soit par le fleuve. 

Je mets mon réveil à 5h30, pour avoir le temps d’écrire avant de partir au collège, une journée chargée nous attend.

Je sombre.


6 mai 2022

Guyane, Camopi Bourg, onzième matin

 

5h03. Je me retourne sur le chat. Il ne bouge pas d’un poil, je le caresse, il me gratifie de quelques ronronnements. Deux formes bougent en haut du mur, je les éclaire à la frontale. Deux petites grenouilles. Je me lève. Le chat est au milieu du lit. Si tu veux savoir où se trouve le centre de ton lit, prends un chat.

Je trouve une casserole, je vais la remplir dans la salle de bain, je m’active dans la cuisine, le chat vient aux nouvelles. Je ne vois pas de croquettes. Ici les chats sont petits, question de survie.

Café, longue cigarette, décoller les feuilles à rouler est une manœuvre délicate. J’enregistre le réveil du fleuve, les grenouilles sont fatiguées de leur fête de la nuit dernière, seules quelques rescapées croassent gentiment à intervalles réguliers. J’entends les coqs dans le lointain, on les a laissés de l’autre côté du fleuve.

Je caresse les poils de mes jambes.

Il fait encore sombre, j’opte pour le ponton, accroupie au-dessus de deux planches disjointes. Le chat me regarde faire. 

Avant d’aller plus loin, il faut que je vous dise où je suis.

Hier, on a déménagé.

On change de maison, on va chez Isana et Siméon, lui est natif de Camopi, elle est installée depuis 7 ans, elle est prof au collège. On plie les bagages, inclus lit parapluie et poussette. Il ne pleut pas, on met tout sur le ponton.

La pirogue va arriver à 8h30. On est censé être au collège à 9h45.

La pirogue n’arrive pas, on a été oublié, on appelle. Une première pirogue nous amène les clés de notre nouvelle maison, il n’y a qu’un seul jeu pour cinq adultes. Et, ici il vaut mieux fermer à clé. 

La pirogue de déménagement finit par venir. On charge le barda. On va jusqu’au ponton d’en face, plus à droite du bourg. On décharge le barda sur le ponton, en traversant deux planches mouillées qui ont l’air en petite forme. On amène le barda dans la maison, en haut d’un escalier. On enlève nos chaussures pleines de boue, pour marcher pieds nus, comme partout sauf au collège. L’éducation commence par les pieds il faut croire.

Un chien nous accueille, une patte de travers, elle a été cassée et s’est ressoudée comme elle a pu. Un petit chat roux nous dit bonjour. Un autre chien nous salue, un court sur pattes, il y en a plein ici, je me demande comment ils font quand il pleut, ils doivent flotter sur les chemins.

On entre. Il y un singe capucin dans l’escalier. Il s’accroche au fil électrique et grimpe sur le frigo.

Chose curieuse, le sol du carbet est entièrement carrelé. Le sol ne respire pas, l’eau se condense sur le carrelage, une vraie patinoire chaude, une sensation permanente de pieds mouillés, les grenouilles adorent.

Il y a une grande terrasse en hauteur avec une vue incroyable sur le fleuve. Tout autour, sur des cordes, pend le linge qui sèche pour l’éternité.

Le seul point d’eau opérationnel est dans la salle de bain. Pour les toilettes, plusieurs options. 

Soit directement dans le fleuve sur le ponton, pas très intime aux heures de pointes de pirogue et dangereux la nuit, soit dans un seau à vider dans le fleuve, soit dans le trou de la douche, qui est assez petit. Je trancherai le moment venu.

On laisse Odile et la petite, on part au collège à pied, on est du bon côté du fleuve. 

Devant le collège, il y a Romuald, un prof qui est là depuis 13 ans, un bail. Je ne lui pas demandé s’il était breton mais ça pourrait. 

On lui demande quel est le problème avec la maison où on dormait les précédentes nuits. Il nous explique qu’elle a été construite sur un ancien cimetière amérindien. Il ne dit pas qu’il n’y a que les blancs de passage pour accepter de dormir là-bas. Enfin, à part les cauchemars et les nuits bizarres, on n’a rien remarqué.

On va dans une classe de 3ème.  Au programme, un poème de Victor Hugo sur l’éducation qu’on doit les aider à « oraliser », encore un mot moche. Voici les trois premiers vers :

Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne

Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne

Ne sont jamais allés à l’école une fois

Je n’ose pas comprendre. 

Le mot Éducation Nationale prend tout son sens, tous ceux qui font partie de la nation française reçoivent la même éducation, où qu’ils vivent dans le monde.

Je commence par raconter une histoire, une manière de gagner leur confiance. L’histoire de l’homme qui cherche à connaître la vérité. L’histoire leur plaît, je suis contente.

On fait, on accompagne comme on peut. Il faut parler devant tout le monde, garçons et filles confondus, monter la voix, être expressif pour dire à voix haute un poème. Tout l’inverse des traditions, qui veulent qu’on parle doucement et qu’on n’exprime pas sa colère ou ses émotions, m’explique plus tard Lénaïc. 

Les élèves s’en tirent bien, c’est détendu. Je commence à prendre quelques marques.

On prend trois plats à emporter chez Nelly, on mange dans notre nouvelle maison. 

Riz gras et bœuf gras. Délicieux. Ça compense la margarine sans sel que je mange depuis trois jours au petit déjeuner. 

J’essaie de dormir un peu. Je trouve le chat roux sur mon matelas qui ronronne, le singe fait des bruits d’oiseaux et la petite déplace de gros lego pointus sur mon lit avec un grand sourire. Exit la sieste.

13h45. Je réveille Lénaïc pour partir, il pleut des cordes au sens littéral du terme.

J’enregistre le son de la pluie. Depuis que je suis là, j’ai enregistré au moins sept sons de pluie différents. 

En rentrant, je vais les donner à mon amoureux pour qu’il compose le Dub de la pluie. 

Parapluies arc-en-ciel, tenue de rechange, on part, on est attendu pour 14h30 au CDI, dernière représentation pour les 3emes. 

Marcher ici, c’est s’enfoncer dans la boue, une sensation agréable, il faut juste veiller à ne pas glisser. Avec un peu de chance au point d’arrivée, tu trouves une flaque chaude pour te rincer les pieds, ici toutes les flaques sont chaudes quel délice.

On croise Marion en montant, elle est sur la terrasse chez Nelly.

Elle nous annonce un nouveau drame.

Chaque jour, un drame se déroule sur fleuve. Violences conjugales, violences tout court, viols, noyades en pirogue, suicides se répètent au fil du temps. J’ai entendu l’hélicoptère d’évacuation chaque jour depuis je suis ici. 

Ici, Shakespeare le poète dramaturge du 16ème siècle serait plus indiqué que Victor Hugo le grand moralisateur des consciences du 19ème, si vous voulez mon avis. Je vais écrire à l’Éducation Nationale en rentrant.

On se retrouve au CDI devant une cinquantaine d’élèves, tous les 3èmes du collège.

Pourtant, en maternelle, les enfants sont 28 par classe, comme par chez nous. C’est dire le nombre d’élèves qui lâchent prise.

Quelques garçons font les malins, les filles lèvent les yeux au ciel, rien de très original. Je discute avec l’une d’elle, je lui dis que j’ai un fils en 3ème et l’autre en 5ème. Elle semble étonnée, ici j’ai l’âge d’être grand-mère.

On a déjà été meilleur, on fatigue mais ils sont avec nous. 

On rentre, en passant par l’épicerie pour acheter des bières, maintenant c’est plus facile, on est dans le bourg, on a tout à proximité. 

10 canettes de Parbo, la bière brésilienne, 20 €. C’est notre plus gros poste de dépense.

On rentre. La petite joue de la guitare avec ses dents sur mon matelas. Une vraie punk.

Je reste tranquille avec le singe, le chat roux et les deux chiens pendant qu’Odile et Lénaïc vont se promener.

Je me renifle les aisselles, je sens le fleuve, terre, vase, sueur. Je goûte la solitude. Écrire me rend ivre.

Dans la cuisine, le singe fait tomber des objets à grand fracas, je ne vais pas voir de quoi il retourne.

Le chat roux bouffe une grenouille sur le carrelage, ce qui me décide à sortir.

Il fait nuit, presque 18h30, je pars avec ma frontale. Mauvaise idée, les insectes se jettent sur mon visage avec frénésie, mieux vaut la tenir à la main. Je traverse une rave party de grenouilles. 

Cinq minutes de marche, j’arrive au bourg, direct devant l’épicerie qui, je viens de le découvrir en arrivant de ce côté, s’appelle Libre Service de Camopi. 

Je rencontre Lénaïc et Odile qui rentrent, ils s’arrêtent acheter des bières et le repas du soir au Libre Service. Je monte la côte jusqu’à la place du village, sous le fromager il y a une fête de départ, ma 3eme ou 4eme depuis que je suis en Guyane. Je pense rencontrer du monde, mais il fait déjà nuit, comment faire connaissance avec des inconnus quand on ne voit rien ?

Un homme jette une bouteille sur le sol, il y a des débris de verre partout, là où jouent les enfants dans le noir. Ce qui me décide à rentrer.

En chemin, je pisse sous un arbre, il faut que j’arrête la bière. Je réalise après qu’avec ma frontale on devait me voir de loin.

Menu du soir : Kiri sur son TUC, pain en tissu agrémenté de ses rillettes pur porc Jean Le Floch (encore un morbihannais), avocat en morceaux, bière Heineken cuvée 2022.

Dommage j’ai oublié mon tube de vitamine C chez moi.

On parle un peu, on est fatigué. Le singe est déjà couché dans le grenier.

A défaut de prendre une douche, je me brosse les dents avec volupté.

Je pisse avec ma frontale dans la douche, il n’y a plus d’ampoule au plafond. Je rince avec une calebasse

remplie au seul robinet qui coule encore, celui du lavabo, qui m’a tout l’air d’être bouché vu qu’il faut écoper l’eau au fur et à mesure. Sur la porte, il est écrit « Bain » en lettres de plastique blanc et brillant. Ça me met en joie.

Je me couche, mon matelas sent la même odeur que moi. Je me note de commander un couscous aux légumes avec des boulettes, une salade verte, un verre de rouge de Bourgogne et des draps frais à mon amoureux pour mon retour.

Cette nuit je ne dormirai pas au-dessus d’un ancien cimetière amérindien. Je fais de beaux rêves que j’oublie.

 

 

7 mai 2022

 Guyane, Camopi bourg, douzième matin.

 

5h23. J’entends de la musique, du zouk. Je décide de rester au lit. 5h30, le réveil d’Isana et Siméon sonne. Ils n’entendent rien. Odile se lève, récupère le téléphone dans leur chambre. On l’éteint.

Je suis réveillée, bien réveillée, le jour se lève, je fais de même. Direction le ponton, pipi dans l’eau.

Je chauffe l’eau pour le café, le singe descend l’escalier, elle grimpe sur le frigo et me regarde en couinant. Elle s’agite. Qu’est-ce que je dois faire ???? 

 

Hier, j’ai assisté au petit déjeuner du singe.

C’est une fille, moins d’un an, que Siméon a ramenée quand elle était tout bébé. La mère a probablement été tuée. Maintenant, sa mère, c’est Isana.

Elle trempe sa tête dans un bol de chocolat au lait sur la rambarde de la terrasse. Pour l’instant, elle délaisse sa banane, joue avec les parapluies puis avec le chat roux dans l’escalier. Elle s’appelle REP ou Macaque, selon l’humeur.

On se regarde, dans ses yeux, les racines de l’humanité.

Le chat bouffe une grenouille, c’est pour ça qu’ils l’ont pris, avant il y avait des grenouilles partout sur les murs. 

Isana m’explique qu’ils vivent là par défaut, c’est la crise du logement à Camopi. Ils font construire un carbet dans un abati (le champ), plus loin sur le fleuve. Un ouvrier brésilien coupe les planches directement dans l’abati. Siméon lui file un coup de main, la maison est quasiment finie, manque le puit et internet. On va sans doute y aller demain.

On parle. 

Pour le petit déjeuner, je donne des TUC à la margarine à la petite, elle est en extase, sa mère un peu moins.

Le chat vole sur la table, pique les Tuc de la petite. Il en marre des grenouilles. La prochaine fois que ma chatte boude ses croquettes, je lui parle de ces chats du bout du monde qui n’ont que des grenouilles à manger, ça va la calmer.

On entend l’hélico. C’est le jour de la CAF. L’argent est livré par le ciel. On me dit qu’il va y avoir du bruit ce soir.

7h15, Isana part travailler, les cours commencent à 7h30. Le singe pleure.

Je prends une douche. Je pose ma frontale sur le lavabo. Avec la pince prévue à cet effet, je tourne ce qu’il reste du robinet. Il n’y a plus de pommeau, l’eau sort du mur. Le mur me pisse dessus littéralement. J’en profite avec bonheur, je me lave les cheveux.

Je fais la vaisselle dans le fleuve, accroupie sur le ponton. Le pouvoir dégraissant de l’eau douce, très douce du fleuve est limité. Catastrophe, l’éponge m’échappe des mains et tombe dans le fleuve. Lénaïc part en expédition récupération avant qu’elle se noie.

Avec Odile et la petite, on part direction l’école maternelle.

A mon arrivée à Camopi, alors qu’on attendait nos bagages, j’ai rencontré Marion (une autre) qui est institutrice à l’école maternelle, en petite et grande section. C’est la femme de Romuald. Elle m’a cueillie avec son sourire sur la berge du fleuve, très intéressée que je sois conteuse, m’a demandée si on venait en maternelle… Bref, de fil en aiguille, je lui ai proposé de venir raconter une histoire dans sa classe.

C’est maintenant.

Il y a beaucoup d’enfants. La classe est un genre d’Algeco sur pilotis. Il fait très chaud. Marion installe les enfants en demi-cercle autour de moi. Je commence. Je me laisse surprendre.

Jusque-là, tous les enfants et adolescents qu’on a croisés étaient calmes et attentifs, mais ils avaient plus de 8 ans.

Là, c’est l’anarchie la plus totale, les enfants se lèvent, bougent, grimpent, très peu m’écoutent. Je suis obligée d’abréger mon histoire, qui est un succès en maternelle d’habitude.

Odile filme la scène, on n’en revient pas.

Marion est contente, elle m’offre un gâteau maison, un cadeau de grande valeur à Camopi.

Lénaïc arrive dans le chaos, il essaie une chanson, pas plus de succès que moi. On se sauve en courant.

De nouveau Victor Hugo, avec l’autre classe de 3ème.

Les élèves sont peu nombreux et motivés. Ils nous ont entendu raconter hier, c’est plus facile.

On quitte enfin Victor, j’en peux plus.

Pause cigarette. On partage le gâteau offert par Marion. On enchaîne. J’ai faim, j’ai soif, j’ai chaud, il est presque midi, je suis réveillée depuis 5 h du matin.

On va chez les 4èmes qui vont nous interviewer pour le journal du collège.

Ils ont tout organisé dans la salle, ils nous attendent de pied ferme. Ils demandent à filmer et enregistrer.

Il ne manque que la maquilleuse et la coiffeuse, ce serait bienvenu, j’ai une sale gueule je le sens.

Ce sont les seuls qui ne nous ont pas entendu raconter. Que vont-ils pouvoir nous demander ?

Comment imaginer ce qui va suivre.

Lénaïc raconte l’histoire de l’Escargote géante. Filles et garçons écoutent avec attention, parfois ils rient, à des moments inhabituels.

Une fille pose la question. « Qui vous a raconté cette histoire ? »

Elle ne peut pas penser qu’on l’a trouvée dans un livre. 

Lénaïc explique qu’il a créé l’histoire avec les Singes hurleurs à partir de récits traditionnels des peuples du fleuves.

Quel peuple ? Teko ? Wayampi ? Il faut qu’on précise. Ce n’est pas le même peuple, pas la même langue, pas la même tradition orale. Certains dans la classe sont Teko, d’autres Wayampi, d’autres un peu des deux.

Maintenant ce sont les garçons qui questionnent, surtout un, les filles ne parleront quasiment plus. Il veut comprendre pourquoi un blanc raconte ça, même s’il ne l’exprime pas de cette manière. Petit à petit, nous parlons du répertoire, de la construction des contes, de la manière dont ils se sont promenés à travers le monde, des nombreuses versions qui en existent. 

Ils ne comprennent pas pourquoi on ne raconte pas des contes de chez nous. 

Je leur demande quel animal est rusé dans leurs histoires ? C’est la tortue. Il faudrait donc que je remplace le renard, qu’ils ne connaissent pas, par la tortue, qui n’a pas du tout les mêmes caractéristiques physiques.

Ce n’est pas si simple.

Nous cherchons des parallèles entre le petit Chaperon rouge, que quelques-uns connaissent, et une histoire d’ici. L’anaconda et la jeune fille. Mais ils ne veulent pas nous dire l’histoire, juste quelques bribes.

Je comprends que les histoires sont sacrées chez eux quand l’un d’eux me demande si l’histoire du Chaperon est vraie.

Je comprends pourquoi ils rient parfois. Ce sont nos gestes et tous les à-côtés de l’histoire qu’ils trouvent incongrus.

Une autre chose me frappe une fois de plus. S’il y a des hommes, les femmes ne parlent pas. A 14-15 ans, ils se considèrent comme des hommes et des femmes. Et il y a un genre de hiérarchie dans la classe qu’on ne saisit pas.

Je pense qu’elles racontent les histoires mais uniquement dans le cercle familial. Pour les grandes occasions, ce sont les hommes qui ont la parole. 

Une conteuse, telle que je suis, c’est incongru, presque choquant. 

Ensemble, nous avons une discussion de conteurs, d’habitués de l’oralité, sauf qu’ils n’en font pas étalage. En vérité, ce sont eux qui nous expliquent ce qu’est la tradition orale, la vraie. C’est puissant.

Je comprends aussi pourquoi les enfants ne m’ont pas écoutée ce matin. Qui peut bien être cette femme, qui n’est pas leur mère, grand-mère ou tante et qui vient raconter à l’école ?

Ils ne m’ont même pas vue, je ne peux pas exister. 

Ça commence à s’éclairer, on a bien fait d’aller à leur rencontre, ce n’est pas nous qui leur avons appris des choses mais tout le contraire. 

On part manger chez Nelly, je suis affamée comme jamais, le repas d’hier soir est loin. Des pâtes, du riz, de la viande.

On mange, on rentre siester.

Le singe fait un bruit d’enfer, le chat me colle, au moment où je m’endors, la pluie me tombe dessus, j’ai laissé les volets ouverts, il pleut de travers comme en Bretagne.

Il pleut, on stagne.

Lénaïc part se balader avec la petite. Odile travaille, j’écris.

On échange sur nos techniques pour pisser dans la douche, démonstration à l’appui. 

18h. Florian arrive avec des bières, puis Isana, puis Siméon et leur fils.

Décision est prise d’aller à Vila Brasil acheter à manger. Florian a une pirogue, encore une bière, on part tous les trois au Brésil avec Lénaïc. 7 minutes de pirogue dans la nuit. 

Ambiance brésilienne. Des boutiques ouvertes, des restaurants, de part et d’autre d’un chemin en béton, c’est coloré, musical. Guess, Nike, Adidas, tu peux acheter toutes les grandes marques ici.

Il y a du monde. C’est jour de Caf.

On commande du poisson frit, 7 € et des frites de manioc chez Anna Maria, une magnifique brésilienne. Le temps que ça cuise, on visite, on achète de la cachaça, 10 € le litre, du jus de cajou, des cochines, des boulettes de viandes frites, pour grignoter.

On croise le prof de sport, on discute.

On récupère les plats, on rentre, on mange. Les plats sont conséquents, pâtes et riz en accompagnement, je n’arrive pas au bout.

On parle, on boit de la cachaça avec du jus de cajou.

Isana m’explique ce qu’est ce « jour de caf » dont tout le monde parle. L’argent arrive et les gens viennent de loin, parfois deux jours de pirogue pour venir le chercher. Ensuite ils fêtent l’événement à Vila Brasil.

Avant, il n’y avait pas de distributeur à la Poste. La file d’attente était si longue qu’elle remontait jusqu’à l’école, le long de la côte qui scie les jambes. 

Vous avez déjà essayé de retirer du cash au guichet de la poste ? L’éternité est moins longue. Rien que remplir le formulaire prend 10 minutes, au mieux. La chose durait toute la journée, voire plus. Maintenant c’est plus rapide avec le distributeur.

On parle de tellement de chose, que je ne saurai pas vous les raconter, ce serait trop long.

23 h, je quitte le pont, ma maison me manque, je sombre.

 

8 mai 2022

Guyane, Camopi, treizième matin, 5h03


4h37. Si je reste ici trop longtemps, je vais finir par ne plus dormir. Le chat n’est pas là, le singe dort encore.

Les chiens ont déchiqueté la poubelle sur la terrasse. Ils me lèchent les pieds. Beurk.

C’est le dernier matin à Camopi, on prend l’avion à 13 h.

Si tout se passe comme prévu, on va quitter la porte de l’Amazonie.

 

Hier, j’ai donné le petit déjeuner au singe.

Elle s’affole sur le frigo, me regarde en poussant de petits cris.

Je lui tends une banane, qu’elle jette par terre. Elle me tourne autour. Je finis par lui tendre mon bras, pas très rassurée. Elle s’agrippe et se love contre moi en poussant des cris d’oiseaux. Je la caresse. Câlin du matin. Je n’ai pas d’instructions précises pour le petit déjeuner. Je ne trouve pas le lait pour son chocolat. Je prépare un bol avec un peu d’eau mélangée à du jus de cajou, je pose le bol sur la rambarde de la terrasse. Elle boit sans me lâcher. Ses doigts sont longs et fins, très doux. Elle ne me lâche toujours pas, s’enroule autour de mon avant-bras. 

Isana nous a dit hier que dans ces cas-là, il faut s’asseoir tranquillement et attendre. Je suis ses conseils.

Au bout d’un moment, elle s’ennuie et elle part d’elle-même manger sa banane.

Le chat me suit, un vrai lézard, ça doit être à force de bouffer des grenouilles. Le chien me lèche les pieds.

Le chat se résout à manger la grenouille démantibulée qu’il a déposé sur le carrelage un peu avant.

J’arrive tant bien que mal à calmer toute cette ménagerie. J’écris un peu.

Isana se lève, Macaque s’accroche à son bras. Elle préfère sa mère.

Tout le monde se lève. Isana fait le café, avec une chaussette brésilienne prévue à cet effet. C’est tout un rituel. J’adore la regarder faire.

On déjeune plus ou moins, de cracottes à la margarine.

Odile part à une réunion. On n’a plus de linge. Je lui prête un pantalon, plus ou moins propre et pas trop froissé. Elle est très élégante.

On nettoie la grande bassine qui sert de lit au chien dans le fleuve.

Lénaïc baigne la petite qui est ravie. Il se recouche avec elle. Siméon part.

Avec Isana, nous parlons pendant presque 2h. Une vraie conversation, comme tu peux en avoir ici.

Elle me raconte la vie des gens, leurs codes, les rapports entre les hommes et les femmes, les mille et unes petites choses à savoir pour vivre ici. C’est une merveilleuse conteuse. J’assemble quelques pièces du puzzle.

Je ne peux pas écrire tout ça, un livre ni suffirait pas. Je me note juste de ne plus me laver les pieds dans les flaques chaudes, de petites « sangsues » y vivent et tu finis par attraper des mycoses aux orteils.

Odile revient, Siméon ramène des cochines du Brésil. On grignote et on part visiter leur nouvelle maison.

Partir prend toujours du temps, je dirais entre une demi-heure et une heure.

Tout le monde est prêt. On monte dans la pirogue. Isana porte Macaque en bracelet, elle est très élégante. On charge affaires, enfants et le chat. C’est plus une pirogue, c’est une roulotte de cirque. 

On remonte la rivière Camopi, il y a quelques maisons de part et d’autre du fleuve. Au bout d’un quart d’heure de pirogue, on arrive au paradis. 

Leur carbet est presque fini, tout en bois, il manque le toit en tôle de la cuisine. Il n’y aura pas de murs.

Pour l’électricité, c’est panneau solaire avec groupe électrogène en appoint. Ils ont acheté un frigo-congélateur spécial, qui garde au frais pendant 3 jours, même s’il n’y a plus de courant. 

L’eau courante sera pompée du fleuve. Il y a un point d’eau potable pas loin, il faudra aller la chercher avec des touk.

On va voir l’abati qui est derrière. Les parents de Siméon ont installé un filet pour protéger les plants de manioc, on libère un oiseau qui s’est emmêlé dans les mailles.

Je veux me baigner, j’ai pris mon maillot. 

Isana m’explique gentiment que les femmes ne se baignent pas en maillot. En haut, débardeur ou soutien-gorge pour les femmes blanches, ce serait mal perçu qu’elles se mettent torse nu, en bas, culotte (ou pas) couverte d’une bande de tissu, un genre de pagne jupe au-dessus du genou. C’est ce qu’elle porte, comme beaucoup de femme ici. On ne doit pas voir le pubis quoiqu’il arrive.

On part à la crique, Siméon ouvre le chemin. Dans l’abati, il fait une chaleur d’enfer, dès qu’on passe la porte de la forêt, il fait bien plus frais et plus humide. 

On marche un peu, on arrive à l’endroit où l’ouvrier a coupé et débité en planches l’arbre qui a servi à construire la maison, tout seul. Difficile d’imaginer un circuit plus court. Le reste du bois a servi à d’autres familles.

Siméon est Teko et Wayampi, ce qui lui donne le droit d’avoir un abati dans le Parc Amazonien de Guyane pour y construire sa maison.

Siméon nous ouvre à la machette un chemin jusqu’à la crique, une petite rivière claire et fraîche qui coule en contrebas. On y trempe les pieds, la fraicheur te remonte dans tout le corps. Les enfants se baignent, même la petite qui est ravie. Nous cherchons du sable qui ressemble à de l’or.

Macaque a droit à un petit bain avant de s’élancer dans les arbres.

 Siméon nettoie la crique. Ils vont faire un vrai chemin et un ponton quand ils seront installés. 

Ici la végétation gagne vite du terrain, il faut sans cesse nettoyer, couper sinon elle mange maisons et villages.

C’est le royaume du Rotofil.

La pluie nous tombe dessus, nous retournons au carbet, trempés comme des soupes.

On grignote le pique-nique. Avec le pain de mie au goût bizarre, je me fais un sandwich kiri-maquereau à la moutarde. 

La petite mange ce qu’on lui donne, assise toute nue sur la terrasse, le chat rôde, Macaque lui pique son gâteau mais rien ne trouble sa bonne humeur.

On rentre. On laisse le chat à l’abati, ce soir je vais dormir seule.

Odile et Lénaïc partent au cimetière avec la famille d’une jeune fille qui s’est suicidée en décembre et qu’ils connaissaient. Le suicide fait partie du quotidien des habitants du fleuve. Hommes, femmes, jeunes, vieux, tout le monde est touché. Régulièrement, il y a un phénomène d’épidémie chez les jeunes. Jeudi et vendredi dernier, une équipe de psy de Cayenne, ou de métropole, est venue faire de la prévention du suicide à Camopi. Autant écoper le fleuve avec une calebasse, le mal est endémique, c’est un courant profond difficile à comprendre et à contenir. 

Lorsqu’on était en classe pour notre « interview », une fille nous a raconté le paradis des peuples du fleuve. Une immense forêt, un fleuve, des plants de manioc, les gens de ta famille qui sont déjà partis et que tu retrouves pour boire du cachiri, la boisson de manioc fermentée, un genre de bière. Je n’en ai pas bu, c’est compliqué à préparer, ils font ça la nuit, pour des évènements.

J’imagine que ce paradis est juste un peu plus loin sur le fleuve. 

Avec Isana, nous gardons la petite qui ne veut pas dormir.

Un homme vient, il pleure. Son fils de 5 ans a disparu. Normalement, il aurait dû marcher avec ses frères et sœurs plus grands pour ne pas s’égarer.

Siméon part avec lui. Tout le village cherche l’enfant, des pirogues parcourent le fleuve. Si le fleuve l’a pris, on ne le retrouvera que demain, quand le fleuve le rendra. 

J’appelle mes enfants, mon amoureux. Mes parents aussi.

Je me mets dans le hamac avec la petite, je nous berce, elle s’endort, lovée comme un petit singe. J’attends, j’espère, comme tout le monde.

Isana prépare du jus de coupoissou et me fait remarquer que je suis mal installée dans le hamac. Il faut se mettre plus en travers, pour être à plat, comme dans un lit. « Le hamac, c’est toute une affaire » me dit-elle.

Je ne peux pas rectifier, je risque de réveiller la petite. 

J’ai l’impression d’avoir 5 ans et d’apprendre l’alphabet du fleuve, j’en suis à peine à la lettre C ou D. J’ai de la chance, j’ai un excellent professeur.

Au bout de 2h, Siméon revient, on a retrouvé l’enfant. Il était parti avec une famille en pirogue au Brésil, plutôt loin. Soulagement immense le long du fleuve.

La petite se réveille. Odile m’appelle. Ils sont chez Mathilde, c’est l’autre épicerie de Camopi. Au lieu de partir à droite sur le chemin qui passe devant la maison, il faut aller à gauche. Isana tient à m’accompagner car, dit-elle, il y a une flaque bizarre sur le chemin. Siméon propose même de m’amener en pirogue. On part à pied, ils franchissent la flaque avec moi, en apparence elle n’a rien d’exceptionnel, mais je me méfie des flaques maintenant. Je termine seule, la petite sur la hanche. Leur maison est à mi-chemin entre les deux épiceries.

Chez Mathilde, il y a une terrasse et une plage, c’est le grand luxe. 

On me présente aux parents de Dimipaul, un des jeunes Singe hurleur. On boit de la Heineken, on trinque cent fois, en regardant les enfants jouer, ils ont un petit d’un an et demi qui galope partout. Deux filles plus grandes s’occupent des petits. 

Ils ont 5 enfants, cinq césariennes à Cayenne me dit la mère. La dernière fois, elle est revenue seule avec son bébé, 3 jours après la naissance, d’abord la route jusqu’au fleuve, à la fin une piste avec la voiture qui saute dans tous les sens, puis la pirogue, une journée de voyage avec un bébé tout juste né et une cicatrice encore à vif. « J’étais épuisée » conclut-elle.

Les parents sont fiers de leur fils, de ce qu’il a fait avec les Singes hurleurs, du voyage qu’il a fait en métropole. Je lui dis que j’ai vu le spectacle, que c’était bien. Ils sont encore plus fiers. Dimipaul fait ses études à Cayenne, Odile est missionnée pour lui ramener de l’argent.

On rigole, ils me taquinent, la mère demande si je suis la grand-mère de la petite. Odile répond : « non juste une copine ». Je ne sais pas ce qui est le plus vexant. On se marre tous ensemble, plusieurs Heineken plus tard, on est bien attaqué, surtout Lénaïc et Odile qui avaient pris de l’avance.

J’achète un magnifique bracelet Teko en perle tressé. 

C’est comme ça ici, on passe du drame au rire en quelques instants.

20h, Mathilde ferme ses portes.

On nous dépose en pirogue.

Isana a fait du poulet au curry avec du riz, puis ils ont dû partir amener une tante au dispensaire. Le riz trempe dans l’eau. On rallume. J’ai trop bu et pas vraiment mangé aujourd’hui. Je m’endors dans le hamac. En travers cette fois.

Odile me réveille pour manger, ils sont revenus, la tante va bien. On mange, c’est très bon. 

J’en peux plus, je vais me coucher. Le chat me manque.

 

 

9 mai 2022

Guyane, Macouria, chez Marie-Anne, quatorzième matin.

 

C’est la première fois que je ne me lève pas la première. 6h30, je m’extirpe de mon hamac sur la terrasse.

Je suis barbouillée, eau chaude, citron et sucre. Tartines de pain grillées préparées par Marie-Anne, je me fais nourrir. Marion est là aussi. Mère et fille réunies quel plaisir ! Marion sermonne sa mère qui l’écoute d’un œil et qui n’en fera rien. Les poules arrivent. Elles me regardent avec le bec.

J’ai du mal à ouvrir mon ordinateur ce matin. Il y a du monde, je ne me sens pas bien, je ne trouve pas les mots, j’ai tout oublié d’hier, écrire me semble une épreuve.

 

Hier, on a pris l’avion.

Après le café, câlin avec Macaque, je prépare son lait chocolat, Isana m’a tout expliqué, je pose le bol sur la rambarde de la terrasse. Elle plonge la tête dans le bol, elle me tient le bras avec ses doigts, enroule sa queue autour de mon torse pour ne pas je parte et remonte aussitôt qu’elle a bu. Je l’épouille. Elle roucoule.

Tranquillisée, elle finit par partir manger sa banane.

Les chiens puent à mes pieds. J’écris en face du fleuve. C’est intimidant.

Tout le monde se lève petit à petit. On se prépare. Mon sac est gonflé d’humidité.

Siméon et son fils se baignent dans le fleuve. Ils n’utilisent jamais la salle de « bain », je les comprends.

Je prends un cours de hamac avec Isana, c’est très technique l’installation. Il faut pratiquer. Il en existe de 1 à 6 personnes, tu peux dormir en famille. J’essaie d’imaginer l’installation de 6 personnes inclus des enfants, pendant que je m’emmêle dans le tissu.

Elle m’apprend qu’il existe un guide du hamac-sutra. Je suis intéressée.

J’appelle la maison, mon fils ainé décroche, il m’annonce qu’il vient de nettoyer toute la cuisine.

10h, je pars à Vila Brasil avec Siméon.

J’achète deux chaussettes à café brésiliennes et de quoi manger. On attend que le plat soit frit.

On parle avec Siméon, c’est la première fois qu’on a une vraie discussion. Je lui parle de ce que je fais, de l’Alsace. Je lui explique la choucroute et la tarte flambée. Il me parle de ce qu’il fait, un peu, il me dit qu’il a mangé des huîtres en métropole, il a trouvé ça bon jusqu’à ce qu’il comprenne qu’on mange la bête vivante.

Le repas est prêt, des trucs frits fourrés au jambon-fromage et de la pizza. Mes enfants adoreraient vivre ici.

On rentre, j’offre une chaussette brésilienne à Isana, la sienne est cassée.

On mange, Odile nourrit la petite.

J’appelle la maison, mon fils cadet décroche, il m’annonce qu’il a nettoyé et rangé sa chambre de fond en comble, déplacé les meubles avec son père.

Je devrais partir plus souvent.

J’observe Lénaïc en train de faire la vaisselle dans le fleuve, je comprends pourquoi j’en ai bavé l’autre jour, ma position était à l’envers. Je comprends pourquoi les gens qui passaient en pirogue souriaient.

Il faut se mettre pieds dans l’eau, face à la pente du ponton, qui sert d’égouttoir et ça va tout seul.

On discute avec Isana.

Ici, on utilise une expression magique « marcher avec ». Tu ne peux pas venir seul.e à Camopi pour rencontrer les habitants du fleuve, ce serait pure folie. 

Il faut marcher avec quelqu’un. 

Moi, je marche avec Lénaïc et Odile. 

L’importance du travail qu’ils ont réalisé, leur implication personnelle, le temps qu’ils ont pris, j’en prends conscience chaque jour. Hier, encore davantage, quand on a bu un verre avec cette famille si fière de son enfant. Ils sont de la famille. L’homme dit de Lénaïc qu’il est un « père », ce qui est une énorme marque de considération. Et si je marche avec eux, je suis de la famille. C’est pour cette unique raison qu’ils sont à l’aise avec moi et moi avec eux.

Pour ceux qui viennent travailler, profs, médecins, c’est pareil. Il faut qu’ils trouvent quelqu’un avec qui marcher.

Isana parle de la tante qu’ils ont emmenée hier au dispensaire. Il y a un nouveau médecin. Elle dit « il ne peut pas la soigner, il ne connait pas la famille ». Quand on sait la taille des familles, leurs liens si complexes qui n’ont rien à voir avec les nôtres, on se dit que ça ne va pas être facile.

Midi, il est temps de partir, on aperçoit les pirogues qui commencent à traverser. Je réalise que tout le monde sait ce qui se passe en regardant le fleuve.

J’invite Macaque sur mon bras, elle grimpe le long de ma robe et vient me faire un câlin d’au revoir, elle a compris. 

On charge la pirogue. Isana nous dit au revoir sur le ponton, Macaque enroulée autour du bras, j’ai envie de pleurer. Je ne pleure pas. 

On traverse en deux minutes. On débarque sur le ponton d’en face. Il fait une chaleur d’enfer.

On marche avec nos sacs lourds, parapluies en ombrelle. On s’arrête chez Romuald et Marion pour dire au revoir. On monte un peu la piste défoncée, on tourne à gauche et on s’arrête chez Justin pour dire au revoir, sa fille nous offre du gâteau à la mangue. 

C’est la première fois que je vais dire au revoir avant de prendre l’avion. 

On monte la piste, on passe devant la centrale thermique de Camopi. On arrive sur plateau, on voit l’aérodrome de l’autre côté.

Reste l’étape la plus difficile. La traversée de cet espace sans arbre, plein soleil ou pleine pluie, il n’y pas de moment idéal pour traverser la place de l’aérodrome. Parapluie obligatoire.

On arrive devant l’aérodrome, trempés de sueur. Lénaïc accroche sa chemise sur un buisson de fleurs pour qu’elle sèche. On s’enregistre. Trois hommes dans un petit bureau pèsent nos bagages. Et nous aussi. C’est rapide, pas de scanner bagage, ni de fouille.

On attend sur un banc à l’extérieur, avec Siméon. Ici, tu attends l’avion comme le bus.

C’est dimanche, les passagers sont tous blancs. On discute avec Raphaël, un éducateur qui est venu travailler ici cette semaine.  Il tend une banane à la petite, elle ne la prend pas, il me la donne, je la tends à la petite, elle la prend. Petite fille du fleuve.

On croise un prof qui vient chercher du fret, des colis venus de Cayenne, de la nourriture probablement. Il nous dit : « Alors c’est le retour à la civilisation ? » Siméon est assis à côté.Sa question m’agace, je réponds qu’ici c’est aussi la civilisation. J’ai changé.

13h20, l’avion arrive, bonne nouvelle, en plus on est à l’heure. La chemise est sèche.

13h40, on décolle. 40 minutes de vol, il fait beau, c’est magnifique. Je filme les nuages blancs qu’on traverse.

14h30, on est à l’aéroport de Cayenne, on est content, on va arriver tôt chez Marie-Anne. On récupère les bagages, c’est rapide, il n’y a pas d’autre avion. Je vais aux toilettes, ça sent la javel, beurk. J’ai grand plaisir à me laver les mains. Le bruit du sèche-mains m’énerve.

On sort de l’aéroport, normalement, on a rendez-vous avec le loueur de voiture pour récupérer les clés. Il n’est pas là. Lénaïc l’appelle. Il est route, il sera là dans un quart d’heure. Une heure passe. L énaïc le rappelle. C’est un autre gars. « Je suis en route, je serai là dans 15 minutes »

16h30, on récupère les clés, on charge la voiture enfin. Attendre n’est pas un vain mot.

Direction chez Marie-Anne, en faisant un crochet pour déposer de l’argent confié par les parents de Camopi leurs deux enfants qui font leurs études à Cayenne. 

On est épuisé, il est presque 18 h. J’avais promis de raconter des histoires, des contes en piscine, Marie-Anne a invité quelques personnes. Marion est là aussi, je la retrouve avec plaisir.

La petite n’en peut plus. 

On grignote, je raconte deux histoires juives, et Lénaïc une histoire d’attaque de chiens à Camopi, on se marre. On est au bout du rouleau.

Lénaïc m’installe le hamac sur la terrasse, avec la moustiquaire. Marie-Anne me donne une couverture à mettre dessous, pour l’humidité de 5h du matin. Il y a une technique très précise et très drôle pour l’installer, mais j’ai trop sommeil pour l’expliquer, je sombre.